Un Soulier d’Or de la Belle époque : Mohsen Jendoubi, la muraille du Bardo

Soulier d’Or 1976-1977, «El Haj» Mohsen Laâbidi dit Jendoubi assuma dignement au milieu des Seventies  l’héritage de la légende Ahmed Mghirbi aussi bien en tant que capitaine que pilier et meneur de l’arrière-garde du Stade Tunisien. Avec son calme terrible, exemple de fair-play, il n’écopa durant sa longue carrière que d’un seul carton jaune que lui avait infligé un arbitre algérien lors de l’affiche ST-OCK de 1986-87.
«Un défenseur de haut niveau qui ne prend pas de cartons jaunes et, par ricochet, qui n’est jamais expulsé sur une carrière de… 17 saisons, ce n’est pas vraiment très évident, constate-t-il fièrement. De ma vie, je n’ai écopé que d’un seul avertissement contre l’Oceano Club Kerkennah. Cette année-là, sous la conduite de Mokhtar Tlili, nous occupions une position périlleuse au classement. Nous allions d’ailleurs conclure notre parcours chaotique à la 9e place, deux points de plus seulement que le premier relégable. Je me souviens que l’arbitre était algérien, et que nous l’avions emporté (5-1). A la fin de la rencontre, pince-sans rire, beaucoup de supporters me félicitèrent malicieusement comme si je venais d’accomplir un grand exploit. «Inchallah bel barka», me disaient-ils narquois pour ce premier carton jaune de ma carrière et qui allait rester orphelin».
Par une «chance» étonnante, à son actif, également, un seul but marqué… contre son camp !
Quand bien même il n’aurait remporté aucun trophée, le solide défenseur axial n’en nourrit pour autant aucun complexe ou remords : «Ce n’est pas tellement ce palmarès désespérément vide qui m’exaspère, cela ne me gêne pas aux entournures, mais plutôt le sentiment d’une injustice qui m’habite jusqu’à aujourd’hui, à savoir que tant de générations aussi douées n’aient jamais été sacrées. Comment était-ce possible ? La première comprenait les Faouzi Dahmani, Moncef Zarrouk, Baccar, Ben Hmida, Bezdah, Ezzine, Hlaiem, Abdallah, Mghirbi… Puis vinrent les Daâlouch, Hergal, Ben Arfa, Jammi, Ben Jaballah… Parfois, on était passé tout près dsacre.  Il nous arriva même de rester onze rencontres sans prendre de but, le premier encaissé cette saison-là arrivant à Sousse face à l’Etoile. Il faut dire qu’André Nagy bâtissait son édifice autour de la solidité défensive. C’est quelqu’un qui marque profondément aussi bien dans l’organisation sur le terrain que dans la vie privée. En tout cas, nous aurions dû enlever deux ou trois championnats. Au tirage au sort de la Coupe, tout le monde craignait de tomber sur le Stade. C’est dire à quel point nous avons marqué notre époque !»

«Cerbah, Keddou and Co nous ont agressés»
Convoqué par André Nagy, Jendoubi rejoignit la sélection nationale le 29 décembre 1974 à l’occasion d’un match amical perdu (2-0) au Koweit. Son palmarès au sein du Club Tunisie comporte naturellement un haut fait d’armes : la phase finale de la Coupe du monde 1978 en Argentine où il a disputé les trois rencontres de poule.
«En avril 2014, j’ai accompli les rites de la «Omra», et j’en ai profité pour rendre visite à mon ancien club en Arabie saoudite, Ahly Jeddah. J’ai été stupéfait par l’accueil qui m’a été réservé, nous raconta la «Muraille du Bardo» (un de ses surnoms) dans un entretien. C’était comme si je jouais toujours pour eux. C’est dire que cette campagne mondialiste a agi comme un révélateur ou une caisse de résonance pour notre football. Elle a été rendue possible d’abord par la qualité des dirigeants de l’époque : les Foued Mbazaâ, Slim Aloulou, Boubaker Ben Jerad, Moncef Foudhaili… Je me rappelle qu’avant le match contre l’Algérie, le ministre des Sports, Foued Mbazaâ, qui se soignait en France, nous parla un à un au téléphone, répétant à chaque joueur : «Vous savez, une victoire m’aidera énormément à me rétablir». Au même moment, on apportait à l’hôtel un carton contenant des maillots portant les noms de chaque joueur. Un cadeau de Si Foued. Tous les staffs, technique, médical et administratif apportèrent également une contribution décisive. Il faut admettre aussi que le talent ne manquait pas, loin s’en faut ! Les remplaçants pouvaient composer une équipe à très fière allure. Les entraîneurs insistaient sur le travail spécifique : les attaquants d’un côté, les défenseurs de l’autre. C’était presque un entraînement personnalisé, et le Yougoslave Dietscha s’illustrait dans cette spécialisation».
Mohsen Jendoubi trouve que le match de Lagos devant le Nigeria a été le plus difficile de la longue et exténuante campagne menant jusqu’en Argentine.
«Déjà, en rentrant sur le terrain, les Green Eagles nous poussaient et montraient des crampons acérés et hauts de deux centimètres. Ils tenaient coûte que coûte à nous intimider. Les magiciens étaient partout au stade Surulere, mais nous étions les meilleurs et avions une confiance absolue en nos moyens. Il y eut également le match d’Alger. Alors que les Algériens chauffaient l’ambiance, nous chantions dans les vestiaires et dans le bus: «Ya salat ezzine ala tounes». Après le nul (1-1) qui nous qualifiait, dans le tunnel menant aux vestiaires, les Cerbah, Keddou et compagnie nous ont agressés. Et si nous leur échappions, eh bien nous tombions sous les coups de matraque de la police locale. Il n’ y eut, si mes souvenirs sont bons, que Dahlab pour venir nous féliciter».
«Malgré la défaite (1-0) à Conakry contre la Guinée, j’ai, je crois, décroché le Graal dans ce match des éliminatoires de la coupe du monde, estime-t-il avec le sourire qui s’esquisse sur ses lèvres. Je trouve que c’était là mon meilleur match. J’avais en effet affaire à Cherif Souleymane qui allait remporter quelques mois plus tard le Ballon d’Or africain. Il était plus petit de taille que moi, mais très, très puissant et véloce. Abdelmajid Chetali m’alignait surtout dans les matches à l’extérieur. Le marquage à la culotte était alors de rigueur».

«Et Chetali chercha un drapeau dans son sac»
Pourtant, en phase finale, à la mi-temps de leur première sortie, les Chetali-boys étaient menés au score contre le Mexique (1-0), et on était encore bien loin de ce qui sera par la suite l’ébouriffante expédition argentine.
«A la pause, Chetali nous disait qu’un Tunisien ne baisse jamais la tête, se rappelle-t-il. Un moment, il fouilla dans son sac. On crut qu’il allait tirer des citrons, des oranges ou je ne sais quoi d’autre. Eh bien, c’était le drapeau national qu’il tira du sac, l’accrocha au tableau noir et se tut. Un silence assourdissant s’installa dans les vestiaires, dans le ventre du stade Dr Lisandro de la Torre de Rosario, si loin de notre pays. La suite, tout le monde la connaît : une sensationnelle remontada (3-1), et une brillante victoire, la première d’une nation africaine en Coupe du monde. Au match suivant, même battus par la Pologne (1-0), nous étions habités par un sentiment de conquête, et avions donné le maximum».
Sauf que, dans les dernières minutes face à l’Allemagne, l’équipe nationale donna l’impression de se contenter du nul (0-0) qui l’éliminait toutefois.
«Chetali était fou furieux après le match : il nous reprochait d’avoir joué la passe à dix dans les derniers instants, raconte Jendoubi. «Vous ai-je demandé de jouer pour le nul ? Est-ce que ce point nous qualifie ?, nous criait-il fou furieux dans les vestiaires».

«Je suis triste pour Abdallah et Chaïbi»
En suivant la douce hypnose d’une ascension au firmament de notre sport-roi, le voyage nous ramène aux  débuts dans cet univers magique du foot. Et Mohsen Jendoubi s’en souvient comme si c’était hier : «J’étais élève au lycée Khaznadar et j’étais très brillant en gymnastique. J’ai dû longtemps mentir à mon père Rabah, agent de la SNT décédé en 2010. Je lui disais qu’au lycée, on exigeait que je joue dans un club afin de pouvoir poursuivre ma scolarité. Si Amor, qui était mon Prof de sport, a voulu me prendre avec lui au ST. J’ai pourtant arrêté une saison qui coïncidait avec le départ de Mejri. A son retour, la première chose qu’il a faite fut de me chercher et d’insister afin que je reprenne ma carrière. Mghirbi, qui fut mon idole, au même titre que l’Etoilé Mohsen Habacha, m’avait offert un jour son survêtement. J’ai joué à ses côtés cinq bonnes saisons, apprenant énormément».
«Vous savez, ce fut Mohamed Ali Akid qui me posa le plus de fil à retordre, surtout dans le jeu aérien, analyse-t-il. Moncef Khouini aussi, bien qu’il ne soit pas aussi grand de taille que Akid. Sans oublier l’insaisissable Temime».
Une fois les crampons rangés, «El Haj» mena une timide carrière d’entraîneur : «J’ai entraîné un peu les clubs de la Cité El Khadhra et de Jedaïda, mais également en Arabie saoudite. J’aime trouver une relation semblable à celle que j’entretenais avec Chetali, basée sur le respect et la passion. A notre époque, il n’y avait pas de calculs égoïstes, aucune jalousie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où les égos sont démesurés.
Par exemple, le 28 février 1976, peu avant notre match amical contre la Suède (1-1), j’étais tombé malade. J’ai demandé à mon ami Amor Jebali de se préparer. Sans craindre de perdre ma place. C’était la fameuse devise : tous pour un et un pour tous».
«Si je n’étais pas dans le sport, je serais devenu un «Uléma» (érudit) de religion. Les affaires de notre religion me passionnent énormément», nous avoua-t-il.
Quant au projet qui lui tient toujours à coeur, il consiste à venir en aide aux anciens joueurs qui vivent dans le besoin.
«Un lion en son temps comme Abdallah Trabelsi, ancien gardien du ST et de l’équipe nationale, pouvait-il vivre dans l’obscurité de la misère comme ce fut malheureusement le cas ? C’est inadmissible ! Un champion comme Tahar Chaïbi pouvait-il vivre une précarité aussi épouvantable avant son décès ? Je suis vraiment triste pour eux», conclut l’iconique «Argentin».


 

Mohsen Jendoubi en bref

Né le 15 janvier 1954 au Bardo

Première licence : 1969 en faveur du Stade Tunisien (minimes)

Premier match séniors : 1973 contre l’USM à Monastir (victoire du ST 3-1)

Dernier match : 1989-1990 contre le CSS au Zouiten (3-3)

A également joué pour Ahly Jeddah (D1 saoudienne) en 1980-82 aux côtés de Tarek Dhiab

Carrière internationale : 1974-1983

Palmarès : Champion de Tunisie Espoirs avec le ST en 1972

Phase finale de la coupe du monde 1978 en Argentine (a disputé les trois rencontres de poule), médaille de bronze aux Jeux méditerranéens 1975 à Alger, médaille de bronze au Tournoi Kuneitra (Syrie) en 1974

Soulier d’Or de meilleur footballeur tunisien 1976-1977

Retraité de Tunisair depuis 2003 (retraite anticipée)

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