Régulièrement, les médias, les psychologues et les sociologues évoquent le rôle des pères, comme pour souligner l’importance cruciale qu’ils ont au sein de la famille moderne. Dans un monde en constante évolution, le rôle traditionnel du père, souvent considéré comme le principal soutien financier, s’est transformé chez nous pour inclure des responsabilités plus diversifiées et mieux partagées avec la mère.
L’image du père autoritaire a cédé la place à celle d’un partenaire plus impliqué émotionnellement. Nous avons donc tenté de mieux cerner le rôle du père entre hier et aujourd’hui…
Il faut dire que les pères d’aujourd’hui sont de plus en plus encouragés à s’engager activement dans la vie quotidienne de leurs enfants, participant aux devoirs scolaires, aux moments de jeu et aux tâches domestiques. Ils créent un équilibre plus harmonieux au sein du foyer, ce qui fait dire à un psychologue que « cette implication des pères augmente dans l’éducation et l’accompagnement de leurs enfants et qu’elle a des effets positifs sur le développement émotionnel et social de leur progéniture. »
« Fin du modèle patriarcal traditionnel »
Mais ce sujet est bien plus complexe qu’il n’y paraît, car il touche à l’évolution profonde de nos structures sociales. Le débat sur le rôle des pères émerge souvent comme une réponse aux transformations majeures apportées par les mouvements féministes depuis le 20e siècle. Un sociologue estime que « pour y voir plus clair, on peut analyser cette situation sous des angles différents. Il y a, d’abord, la fin du modèle patriarcal traditionnel. Pendant longtemps, le rôle du père était défini par l’autorité et la protection matérielle, une sorte de père nourricier. Avec l’émancipation des femmes et leur accès à l’autonomie financière, ce modèle a éclaté. »
Il précise : « Certains Tunisiens perçoivent ce changement non pas comme une égalité, mais comme une perte de repères pour les hommes. Il y a, ensuite, le discours médiatique où on entend souvent parler de crise de la masculinité et où le père cherche sa place entre l’ancien modèle autoritaire et un nouveau modèle plus émotionnel. Plutôt que d’y voir une domination féministe, il faut le considérer comme une redéfinition de l’investissement paternel. »
Il semble même que certains évoquent une « société moderne sans pères », une vision qui provient souvent d’une inquiétude liée à la montée des familles monoparentales. Certains spécialistes insistent sur la fonction secondaire du père, de plus en plus considéré comme celui qui vient s’interposer dans la relation fusionnelle mère-enfant.
Ceux qui dénoncent une domination féministe craignent que l’effacement de la figure d’autorité paternelle ne crée des problèmes de socialisation chez les jeunes, ce qui n’est pas faux. Cette crise est au cœur des mutations sociétales actuelles car le père moderne se retrouve souvent dans un «entre-deux » inconfortable, comme en témoigne un jeune papa : « Je ne veux pas être le père distant et autoritaire des générations précédentes mais en même temps, je ne sais pas toujours comment incarner ce nouveau modèle aux contours mal définis sans perdre mes repères, ceux hérités de mon propre père… »
En effet, l’implication affective des pères d’aujourd’hui fait qu’ils sont plus présents dans les soins quotidiens (repas, éducation, jeux) et dans le soutien émotionnel. D’où cette notion de coparentalité où l’idée est de passer d’une hiérarchie de chef de famille à un partenariat où on n’a pas forcément le beau rôle.
Il en a résulté la chute du modèle traditionnel « Père-Loi » qui reposait sur la figure du patriarche, celui qui subvient aux besoins matériels, qui impose les règles et qui représente l’autorité. Le revers de la médaille, c’est que ce modèle créait souvent une barrière émotionnelle entre le père et ses enfants. Beaucoup d’hommes, aujourd’hui, souffrent d’avoir eu des pères silencieux et essayent de ne pas reproduire ce modèle.
« La relation de copinage brouille les limites »
Notre psychologue affirme : « En abandonnant l’autoritarisme, certains pères craignent de perdre toute forme d’autorité, tombant parfois dans une relation de copinage qui brouille les limites nécessaires à l’enfant. Il est nécessaire à mon avis d’encourager le « Père-Soin ». L’entrée des hommes dans la sphère de l’intime et du soin est une révolution. On attend désormais du père qu’il soit présent physiquement, qu’il partage des tâches ménagères et des soins. Certains pensent même qu’il doit être disponible émotionnellement, qu’il sache écouter, consoler et exprimer sa propre vulnérabilité. »
De nombreux spécialistes demandent aux hommes d’aujourd’hui d’être doux et sensibles, tout en exigeant d’eux d’être forts et protecteurs. Ce tiraillement crée un sentiment d’insécurité identitaire chez les pères modernes. Des obstacles se dressent face à cette mutation, car même si le désir de changement est là, les structures sociales tunisiennes freinent cette évolution. Le monde du travail reste souvent peu flexible pour les pères. Prendre un congé de paternité ou quitter son bureau plus tôt pour l’école est perçu comme un manque d’ambition.
Pour cet éducateur, « l’équilibre est précaire car le regard des autres oscille entre la peur de passer pour un « père poule » ou de ne pas en faire assez, notamment sous la pression du conjoint. La sortie de crise ne semble pas être un retour en arrière ni une fusion totale avec le modèle maternel, mais plutôt la création d’une troisième voie. Il s’agit de redéfinir l’autorité non plus comme une domination, mais comme un cadre sécurisant. Le père devient celui qui protège non pas par la force, mais par sa présence constante et son engagement affectif ».
Cette transition est aussi une chance. Elle permet aux hommes de se libérer d’un carcan de performance pour découvrir une richesse relationnelle dont ils étaient auparavant exclus. Concilier l’autorité et la bienveillance est le défi majeur de l’éducation et du management moderne. On passe d’un modèle de domination à un modèle de relation.
L’objectif au quotidien est de passer de l’autorité rigide à une grande souplesse. L’autorité doit définir des limites comme les règles de sécurité, le respect, le travail, tandis que la bienveillance définit la manière dont on applique ces limites. La communication non violente doit devenir la règle. Au lieu de juger avec des termes comme « Tu es paresseux », il faut dire « J’ai besoin d’ordre pour me sentir serein ». Cela maintient l’exigence sans attaquer l’identité de l’autre.
Une enseignante mère de deux garçons nous a affirmé : « Il y a l’écoute active où le père accorde un temps à son enfant, ce qui lui permet de s’exprimer sans être interrompu ou corrigé. Dans le pire des cas, il faut sanctionner plutôt que punir. La punition cherche à faire souffrir pour payer la faute alors que la sanction est éducative : elle a un lien logique avec l’erreur et vise la réparation. De plus, il faut faire attention à un détail important : on ne peut exiger le calme en criant. »
L’évolution de l’autorité reflète les transformations profondes de nos structures sociales. L’ère de l’autorité traditionnelle est révolue. Pendant des siècles, l’autorité reposait sur la hiérarchie naturelle. Le père de famille, le maître ou le monarque détenaient un pouvoir absolu. La bienveillance était alors perçue comme une faiblesse qui pouvait mener au chaos.
L’essor de la psychologie et des neurosciences notamment avec des figures comme Françoise Dolto ou Carl Rogers démontre que le stress et la peur bloquent l’apprentissage et le développement cérébral, alors que la sécurité affective et la bienveillance les favorisent. Le débat n’est pas forcément une lutte de pouvoir, mais une phase de transition.
La société tunisienne doit tendre vers un équilibre où le père n’est plus le chef imposé par la loi et la tradition, mais un acteur engagé par choix.
Yasser Maârouf