Violences faites aux femmes : la Tunisie face à l’urgence d’appliquer l’accord africain AU-CEVAWG

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La lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles ne manque ni de cadres juridiques ni d’engagements institutionnels en Tunisie. Pourtant, sur le terrain, les formes de violence évoluent, se complexifient et échappent de plus en plus aux dispositifs classiques, notamment avec l’essor du numérique. C’est dans ce contexte tendu, entre avancées formelles et limites concrètes, que s’est tenue, mardi 17 mars à Tunis, une conférence consacrée à la Convention africaine AU-CEVAWG, réunissant représentants des médias, universitaires, sociologues et acteurs de la société civile.
Organisée par le Front pour l’égalité et les droits des femmes (FEDEF), avec le soutien d’ONU Femmes Tunisie, cette rencontre a mis en lumière les enjeux d’appropriation de cet instrument régional inédit.

Une convention ambitieuse face à des violences qui mutent, surtout en ligne

Adoptée sous l’égide de l’Union africaine, la Convention AU-CEVAWG constitue le premier cadre juridique régional entièrement dédié à la prévention et à l’élimination des violences faites aux femmes et aux filles sur le continent africain. Elle se distingue par son approche globale, qui ne se limite pas à la répression des violences, mais intègre également des dimensions essentielles telles que la prévention, la protection des victimes et la prise en charge multidimensionnelle des survivantes.

Ce texte marque une évolution notable en ce qu’il prend en compte les transformations contemporaines des violences, notamment celles facilitées par les technologies numériques. Harcèlement en ligne, violences psychologiques via les réseaux sociaux, exploitation numérique : autant de formes désormais reconnues et intégrées dans les dispositifs de lutte, ce qui en fait un instrument en phase avec les réalités actuelles.

La convention prévoit également des engagements précis pour les États signataires, les appelant à adapter leurs cadres législatifs, à renforcer leurs politiques publiques et à mettre en place des mécanismes efficaces de coordination entre les différents acteurs concernés, qu’il s’agisse des institutions, de la société civile ou des intervenants de terrain.

Au-delà de son contenu normatif, l’enjeu central reste toutefois celui de son appropriation et de sa mise en œuvre effective. Car si ce cadre offre des outils avancés, son impact dépendra directement de la capacité des États, dont la Tunisie, à traduire ces engagements en actions concrètes, durables et mesurables.

Mécanismes spécialisés et coordination renforcée : les solutions pour agir efficacement

Dans ce contexte, Najet Arrari, coordinatrice du Front pour l’égalité et les droits des femmes (FEDEF), a expliqué lors d’une déclaration accordée à Réalités Online que le travail mené par l’organisation depuis près de trois ans s’est concentré en particulier sur les violences faites aux femmes facilitées par la technologie, un phénomène en pleine expansion mais encore insuffisamment encadré.

Elle a souligné qu’à la croisée des analyses sociologiques et juridiques, plusieurs obstacles majeurs ont été identifiés, notamment des lacunes dans l’application des lois existantes ainsi qu’un vide juridique persistant concernant les violences en ligne. « En Tunisie, certaines formes de violences, comme le féminicide, ne sont toujours pas clairement définies dans le cadre légal », a-t-elle relevé.
De ce fait, la convention africaine AU-CEVAWG apparaît, selon elle, comme une avancée significative, notamment en raison de la précision de ses dispositions. Elle a mis en avant l’importance de certains articles qui définissent explicitement les violences dans l’espace virtuel et introduisent des notions encore absentes du droit tunisien.

S’appuyant sur le suivi quotidien de dossiers de victimes, Najet Arrari a également pointé les dysfonctionnements du système judiciaire, évoquant des délais particulièrement longs dans le traitement des affaires. « Il n’est pas rare qu’une femme attende quatre à cinq ans pour obtenir un jugement », a-t-elle déploré, soulignant que ces lenteurs ouvrent souvent la voie à des pressions familiales ou sociales qui fragilisent davantage les victimes.

Elle a plaidé, dans ce sens, pour la mise en place de mécanismes judiciaires spécialisés, à l’image des unités de police dédiées, afin d’harmoniser le traitement des affaires et de garantir un accès effectif à la justice. Le FEDEF travaille d’ailleurs actuellement à l’élaboration d’un manuel de procédures visant à améliorer la prise en charge des violences, en particulier celles commises en ligne.

La responsable a fini par insister sur le rôle central des médias, appelés à relayer la parole des victimes et à contribuer à une prise de conscience collective. « Lorsque la violence touche une part aussi importante de la société, c’est tout l’équilibre social qui est en jeu », a-t-elle averti, appelant à une mobilisation plus large pour faire évoluer les pratiques et assurer une protection réelle des femmes.

Pour sa part, s’exprimant au micro de Réalités Online, Boutheina Hammami, responsable de programmes à ONU Femmes Tunisie, a rappelé que cette conférence s’inscrit dans le cadre du projet AM EN TECH, centré sur la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles facilitées par la technologie.

Elle a expliqué que ce programme mise en priorité sur l’implication des jeunes, femmes et hommes, dans une logique de transformation des normes sociales. « Le travail sur les violences ne peut pas se limiter à la réponse, il doit s’attaquer aux normes patriarcales profondément ancrées qui continuent d’alimenter ces violences », a-t-elle souligné.

Dans ce cadre, elle a insisté sur l’importance de la Convention africaine AU-CEVAWG, qu’elle a qualifiée de « premier instrument régional complet » dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles sur le continent. Selon elle, cette convention se distingue notamment par son niveau de détail et par l’intégration explicite des violences liées aux technologies.

Boutheina Hammami a réaffirmé le rôle d’appui technique d’ONU Femmes dans l’accompagnement de ce type d’initiatives, qu’elles soient d’envergure régionale ou internationale. Elle a souligné que l’organisation intervient à plusieurs niveaux, en mobilisant son expertise pour analyser les cadres existants, soutenir la mise en œuvre des conventions et renforcer les capacités des différents acteurs engagés dans la lutte contre les violences.

« Dès qu’il existe une initiative de ce type, nous sommes présents pour appuyer l’ensemble des parties prenantes, y compris les intervenants de première ligne », a-t-elle insisté.

Au-delà des engagements affichés et des cadres juridiques en construction, une réalité persiste : en Tunisie, l’accès effectif à la justice pour les femmes victimes de violences reste semé d’obstacles, entre lenteurs judiciaires, lacunes juridiques et résistances sociales.

Dans ce contexte, la Convention AU-CEVAWG apparaît moins comme une solution immédiate que comme un levier de pression et de transformation. Encore faut-il que ces principes dépassent le stade des déclarations pour s’imposer dans les pratiques.

 

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