Ressources nationales d’hydrocarbures en baisse, importations de gaz et de pétrole en augmentation continue et transition énergétique au ralenti. Le diagnostic de la situation énergétique de la Tunisie met en exergue un enjeu vital de souveraineté économique et illustre l’urgence de lever une contradiction majeure, celle d’un pays qui bénéficie d’un fort potentiel de production en énergie renouvelable mais qui reste prisonnier d’un modèle fossile en déclin.
La crise énergétique mondiale conséquente à la guerre au Moyen-Orient a démontré que la souveraineté économique des pays est une illusion tant que l’énergie mondiale est contrôlée par quelques puissances. Pour faire sa mue énergétique, la Tunisie a besoin de fonds publics, d’investissements privés et de partenariats étrangers. La transition énergétique est une véritable gageure. Le secteur énergétique tunisien fait face à de multiples défis stratégiques, économiques, sociaux et environnementaux. La demande d’électricité ne cesse de croître alors que sa production dépend essentiellement du gaz naturel dont une grande partie provient de l’importation. Quid de la souveraineté énergétique ?
D’emblée, il est possible de dire que la souveraineté est le leitmotiv de ceux qui cherchent à affirmer l’indépendance et la liberté d’action d’un Etat ou d’un peuple. Soit. Ainsi, en transposant le principe de souveraineté au secteur énergétique, il revient à prôner des capacités nationales de financements importants et de technologies innovantes, ainsi que des expertises nécessaires pour répondre aux besoins nationaux de production, d’exploitation, de distribution, voire de stockage énergétique. A l’heure où l’Etat tunisien fait face à une facture énergétique de plus en plus lourde, à cause d’une baisse progressive des ressources nationales et, simultanément, d’une crise énergétique mondiale majeure, que devient la souveraineté énergétique ? Un gouvernement qui fait bien son travail va se mobiliser pour chercher d’autres alternatives afin de subvenir aux besoins énergétiques de ses compatriotes. Dans le cas tunisien, en l’absence de ressources pétrolières et gazières conséquentes, il ne reste plus que les énergies renouvelables, ce que l’Etat tunisien a privilégié dans ses orientations stratégiques et prospectives depuis plusieurs décennies, à défaut de disposer d’autres sources d’énergie comme le nucléaire, l’hydroélectricité ou autres. Cependant, malgré une vision nationale claire de l’avenir énergétique de la Tunisie, les avancées dans le domaine de la production de l’énergie solaire –l’éolien a été relativement abandonné pour diverses contraintes – piétinent depuis de nombreuses années. Les explications officielles sont toujours les mêmes : financements lourds et indisponibles.
La guerre au Moyen-Orient et, surtout, le blocage du détroit d’Ormuz par lequel transite 20% du commerce mondial de pétrole, ont fait que les prix du baril caracolent depuis plus de deux mois à des niveaux asphyxiants pour les économies nationales dont celle de la Tunisie. Si bien que la conjoncture mondiale actuelle a poussé tous les pays à s’activer pour trouver des solutions de production et d’approvisionnement énergétiques plus durables et plus stables. La Tunisie n’est pas en reste. Sa transition énergétique piétinante doit, donc, impérativement être activée et les projets en souffrance impulsés. Mais sûrement pas aux dépens de la souveraineté énergétique et nationale. Les craintes et les inquiétudes, qui ont engendré un tollé et ont été exprimées par un nombre de députés hostiles à l’égard des 5 projets de concessions de centrales photovoltaïques examinés en séance plénière mardi 28 avril, sont tout à fait audibles et recevables. Mais, attention à ne pas priver le pays de ses atouts de développement énergétique et de production d’électricité propre en raison de méconnaissance des termes des contrats ou de conventions qui auraient pu être mieux négociés ou par corporatisme.
La souveraineté ne signifie pas la fermeture des portes devant la coopération bi ou multilatérale, les partenariats avec des pays étrangers, la diplomatie économique et la conclusion de conventions, de contrats ou autres traités. En matière d’économie et d’énergie, la définition de souveraineté implique une diversification des sources d’énergie et des partenaires dans l’objectif ultime de réduire le déficit énergétique national et la facture des importations. Dans le cas de la Tunisie, qui est irrémédiablement engagée dans la transition énergétique, il s’agira de tout faire pour atteindre cet objectif, soit une part des énergies renouvelables dans le mix énergétique atteignant 35% à l’horizon 2030 contre 4 à 5% actuellement.
La production de l’énergie renouvelable requiert des financements colossaux (1,64 milliard de dinars dans le cas des projets des 5 concessions (600MW) approuvés par l’ARP le 28 avril), que l’Etat tunisien ne peut pas mobiliser, ni les banques tunisiennes pour financer des investisseurs privés tunisiens. Paroles d’experts et de parlementaires avertis. Cette production écologique exige aussi de la technologie innovante, dont on ne dispose pas localement et que les investisseurs étrangers sont en mesure de fournir. Autre point de discorde (soulevé par des députés), les délais des concessions de 25 ans jugés trop longs. Un investisseur étranger n’investit pas et ne s’engage pas dans des méga-installations industrielles pour une concession de 5, 10 ou même 15 ans. En règle générale, l’amortissement des investissements lourds va jusqu’à 20, voire 30 ans. Toutes les inquiétudes et toutes les réserves sont permises, elles pourraient servir à de futures négociations pour d’autres projets de concession mais en aucun cas, elles ne doivent être des obstacles devant les ambitions nationales, celles de tous les Tunisiens, de s’affranchir d’importations énergétiques de plus en plus coûteuses.
Pour le moment, les prévisions de l’Etat pour 2030 représentent une production en énergie renouvelable de 5.000 mégawatts, ce qui représente des économies estimées à 2.000 millions de dinars à l’Etat. Par ailleurs, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, qui est très endettée, ne devrait subir aucun préjudice, selon nombre d’experts indépendants, alors que l’entreprise publique sera l’unique acquéreur de l’électricité produite à partir des énergies renouvelables. Sans oublier que le prix de vente du kWh par la Steg va baisser du tiers de son tarif actuel.
La quasi-totalité des entreprises publiques tunisiennes, comme la Steg, sont en grandes difficultés financières ou carrément en faillite (CPG, Tunisair, SNCFT…) et attendent de gros investissements pour être remises sur les rails de la productivité et des bénéfices. Des partenariats étrangers gagnant-gagnant seraient une issue pour ces entreprises et pour l’économie nationale. Sans « vendre » le pays.
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