Deux visions d’Amina Fakhet

Ces représentations contraires ont à voir avec la bipartition de la structure sociale entière. Toutes les fois qu’Amina Fakhet monte sur scène, elle draine une assistance nombreuse, fidèle, affectueuse et bouleversée par la voix fougueuse où interagissent le talent et l’émotion liés à la spontanéité.

Les médias mentionnent cette fusion du public et de sa diva. Mais c’est là occulter les raisons de l’absent. Une fois jadis, au moment où Amina Fakhet commençait à chanter, Hatem Jébri, d’un geste outré, stoppa l’émission radiodiffusée.

Nous formions un groupe de recherche mandaté par SERAH, un bureau d’études spécialisé dans la rubrique hydraulique. Étonné par l’interruption brusquée, je demande à Jébri pourquoi il a fermé. Sa réponse m’a sidéré : «Il n’y a plus ni honte, ni pudeur, ni respect de nos valeurs coraniques. Je n’aime pas le chant, mas celui-là dépasse toutes les bornes». J’écoute le propos du chef d’équipe multidisciplinaire et ingénieur agronome chevronné. Combien de Tunisiens voient le monde comme le perçoit ce collègue à la fois croyant et pratiquant ? Selon Nabil Daboussi, homme de foi, il y aurait, d’après les facebookeurs, 20% d’adorateurs et 80% de persifleurs autour d’Amina Fakhet. Voici l’argument de Nabil Daboussi : «La Tunisie a une population croyante. Il ne peut y avoir une majorité pour Amina Fakhet», mis à part la question des proportions, les deux clans signalisent la subdivision de la réalité sociale globale.

Dans tous les cas de figure, l’inquisition outrepasse le temps et l’espace. “Les Fleurs du mal”, superbe chef-d’œuvre baudelairien, furent censurées dès leur parution pour «outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs».

Ainsi parlait, aussi, Jebri. Nietzsche, à son tour, dans “La Naissance de la tragédie” cite la fougue dionysiaque avec sa démesure et ses excès. Hatem Jébri serait d’accord avec Pascal qui, dans les “Pensées” perçoit, dans tout loisir un “divertissement” incompatible avec une certaine condition humaine.

Avant l’explication gestuelle et vocale, Amina Fakhet commence par éprouver les dimensions à chanter. Par son ovation le public répercute l’émotion ressentie, aussi, par lui. Alfred de Musset écrivait : «Ah ! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie». De même, dans son “Traité de la peinture”, Léonard de Vinci estime que l’œuvre d’art, comme le Joconde «existe d’abord dans l’esprit de celui qui la conçoit».

Les uns aiment et les autres condamnent Amina Fakhet.

Il suffit d’y prendre garde pour apercevoir ces deux Tunisiens qui se regardent. Le passionné d’Amina ne rate aucune de ses prestations et il n’en a cure du renouvellement ou non de son répertoire éloquent. L’inquisiteur arrache l’ivraie là où le passionné découvre la pépinière où fleurit la raison d’être sur terre.

Bourguiba reçoit et félicite l’artiste venue de Turquie, citée par lui comme exemple à suivre ici. Le réformateur affronte, ainsi, les conservateurs.

Le Combattant suprême reçoit et congratule Amina mal-aimée des affiliés au répertoire de la décennie noire. Produit et producteur de l’émancipation, Bourguiba refuse d’y voir la perversion. De son combat, telle fut la signification. L’analogie établie entre la Tunisie de Bourguiba et la Turquie de Kamal Atatürk tranche avec l’Afghanistan où la femme est réduite à néant. La décolonisation manque de prégnance là où une moitié de la population demeure cloîtrée entre les murs de l’asile appelé maison.

En matière de genre, la différenciation afférente à l’émancipation intervient au sein de la même nation et sévit, aussi, entre pays.   

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