Derrière le soutien affiché à l’allié israélien, l’offensive de l’administration américaine contre Téhéran en ce début d’année 2026 dessine une stratégie de contrôle des flux énergétiques mondiaux. En s’attaquant au « nœud » perse, Washington vise, en réalité, l’asphyxie stratégique de Pékin et l’isolement de Moscou.
Par A. Kerkeni
À première vue, l’opération « Epic Fury », lancée par Washington le 28 février dernier, ne semble être qu’un chapitre de plus dans la longue confrontation entre l’Occident et la République islamique. À Mar-a-Lago, transformée en centre de commandement névralgique, Donald Trump martèle la même rhétorique : la protection d’Israël et la fin du programme nucléaire iranien. Pourtant, dans les chancelleries et les bureaux des géopoliticiens, une lecture bien plus froide s’impose. Pour le 47e président des États-Unis, l’Iran n’est pas qu’une menace régionale, c’est le pivot d’une manœuvre d’encerclement visant ses deux véritables rivaux systémiques : la Chine et la Russie.
Ormuz, le robinet du monde
Le concept est simple, presque brutal : qui contrôle le Moyen-Orient contrôle le « nœud énergétique » de la planète. Environ 20 % du pétrole et du gaz mondial transitent par le détroit d’Ormuz. En provoquant une instabilité contrôlée — ou une reprise en main directe — de ce passage, Washington s’offre un droit de veto sur l’économie mondiale.
Contrairement aux États-Unis, qui ont consolidé leur indépendance énergétique grâce au schiste et à la politique du « Drill, baby, drill » réactivée dès 2025, la Chine est une île énergétique. Plus de 50% de ses importations de brut franchissent ce goulot d’étranglement de 33 kilomètres de large. « Pour Pékin, Ormuz est une jugulaire », explique un expert de l’IFRI. « Si Donald Trump parvient à neutraliser l’Iran, il ne fait pas que rassurer Tel-Aviv, il place la main sur le robinet qui alimente l’usine du monde. »
L’asphyxie de l’Axe eurasien
Cette stratégie de « domination énergétique » (Energy Dominance), chère à l’administration républicaine, vise directement l’accord de coopération de 25 ans signé entre Téhéran et Pékin. En frappant les infrastructures iraniennes, les États-Unis détruisent un pilier des « Nouvelles routes de la soie ». La Chine, qui achetait jusqu’à 1,4 million de barils par jour à Téhéran à prix réduit, se voit contrainte de se tourner vers des marchés plus coûteux, érodant sa compétitivité industrielle.
La Russie, de son côté, observe ce chaos avec une ambivalence calculée. Certes, la flambée des cours du baril, qui a frôlé les 120 dollars au début du mois, renfloue temporairement les caisses du Kremlin. Mais à long terme, la chute de l’allié iranien priverait Moscou de son principal corridor vers l’Océan Indien et affaiblirait le bloc des BRICS+, que Vladimir Poutine tente de transformer en rempart contre le dollar.
Le pari risqué du chaos
Le risque de cette politique du «quitte ou double» reste l’escalade incontrôlée. Depuis le 1er mars, la fermeture effective du détroit par les Gardiens de la Révolution a provoqué le plus grand choc pétrolier depuis 1973. En réponse, Donald Trump a appelé à une coalition internationale pour sécuriser les eaux, incluant paradoxalement la Chine. Une manière de forcer Pékin à choisir son camp : protéger ses approvisionnements sous bannière américaine ou risquer l’effondrement économique.
L’article 51 de la Charte des Nations unies, invoqué par Washington pour justifier des frappes de «légitime défense préventive», peine à convaincre la communauté internationale. Mais pour l’administration Trump, la légalité importe moins que la réalité du terrain : le retour à une hégémonie américaine sans partage, où la sécurité d’Israël sert de bouclier moral à une guerre de ressources implacable.
Les répercussions sur l’Europe et le reste du monde
L’Europe, déjà fragilisée par les crises successives, se retrouve une fois de plus prise en étau. La hausse vertigineuse des prix de l’énergie menace de plonger le continent dans une récession profonde, ravivant les tensions sociales et politiques. Les gouvernements européens, tiraillés entre leur alliance historique avec Washington et la nécessité de préserver leurs économies, peinent à formuler une réponse unifiée.
De plus, cette crise met en lumière la vulnérabilité persistante des économies mondiales face aux chocs énergétiques, soulignant l’urgence d’accélérer la transition vers des sources d’énergie renouvelables et moins dépendantes des aléas géopolitiques.
Un nouvel ordre mondial en gestation
L’offensive américaine contre l’Iran, sous couvert de protection d’Israël, révèle une stratégie globale visant à redessiner les équilibres de pouvoir mondiaux. En s’attaquant au maillon faible de l’axe sino-russe, Donald Trump cherche à réaffirmer la suprématie américaine et à dicter les termes du nouvel ordre mondial. Reste à savoir si ce pari audacieux portera ses fruits ou s’il précipitera le monde dans un chaos incontrôlable.
L’impact sur les marchés financiers
La volatilité des marchés financiers s’est accrue de manière spectaculaire depuis le début de l’opération « Epic Fury ». Les indices boursiers mondiaux ont connu des fluctuations extrêmes, reflétant l’incertitude croissante quant à l’issue de la crise. Les investisseurs, cherchant refuge dans des valeurs sûres, ont provoqué une hausse significative du cours de l’or et du dollar américain.
Cette instabilité financière a des répercussions directes sur l’économie réelle, avec un ralentissement des investissements et une augmentation des coûts d’emprunt pour les entreprises et les ménages. Les banques centrales, déjà confrontées à des défis inflationnistes, se trouvent dans une position délicate, devant équilibrer la nécessité de soutenir la croissance économique tout en maîtrisant l’inflation importée par la hausse des prix de l’énergie.
Les conséquences humanitaires et sociales
Au-delà des enjeux géopolitiques et économiques, la crise iranienne a des conséquences humanitaires et sociales dévastatrices. Les populations civiles, déjà éprouvées par des années de sanctions économiques, subissent de plein fouet les effets des frappes militaires et de la détérioration des conditions de vie.
Les organisations non gouvernementales alertent sur les risques de pénuries alimentaires et médicales, ainsi que sur l’augmentation du nombre de réfugiés fuyant les zones de conflit. La communauté internationale, bien que divisée sur la réponse politique à apporter, doit faire face à l’urgence humanitaire et mobiliser des ressources pour venir en aide aux populations touchées.
Le rôle des acteurs régionaux
Dans ce contexte de tensions exacerbées, les acteurs régionaux jouent un rôle crucial. Les pays du
Golfe, traditionnellement alliés des États-Unis, observent avec inquiétude l’évolution de la situation, craignant une contagion du conflit à l’ensemble de la région. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, en particulier, cherchent à préserver leur stabilité interne tout en naviguant dans les eaux troubles de la diplomatie régionale.
Israël, de son côté, voit dans l’affaiblissement de l’Iran une opportunité de consolider sa sécurité nationale, mais doit également faire face aux risques d’escalade militaire avec les groupes armés soutenus par Téhéran, tels que le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza.
Les perspectives d’avenir
L’issue de la crise iranienne reste incertaine, avec des scénarios allant d’une désescalade diplomatique à un conflit régional ouvert. Les efforts de médiation internationale, bien que complexes, demeurent essentiels pour éviter une conflagration généralisée.
Dans ce contexte, la communauté internationale doit repenser ses approches en matière de sécurité énergétique et de résolution des conflits, en privilégiant le dialogue et la coopération multilatérale. La crise actuelle souligne l’urgence de bâtir un ordre mondial plus résilient et équitable, capable de faire face aux défis globaux du XXIe siècle.
L’émergence de nouvelles alliances
La crise iranienne a également pour effet de redessiner les alliances géopolitiques à l’échelle mondiale. Face à l’unilatéralisme américain, de nombreux pays cherchent à diversifier leurs partenariats stratégiques et à renforcer leur autonomie.
La Chine et la Russie, en particulier, intensifient leur coopération bilatérale et cherchent à consolider leur influence dans les pays du Sud global. Les BRICS+, élargis à de nouveaux membres, se positionnent comme une alternative crédible à l’ordre mondial dominé par l’Occident, promouvant un système multipolaire fondé sur le respect de la souveraineté nationale et la non-ingérence.
Les défis pour la diplomatie européenne
Pour l’Union européenne, la crise iranienne représente un défi majeur en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Les États membres, divisés sur la stratégie à adopter, peinent à parler d’une seule voix et à peser sur la scène internationale.
La nécessité de préserver l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), bien que compromis par le retrait américain, reste une priorité pour la diplomatie européenne. Cependant, les pressions exercées par Washington et les actions de Téhéran rendent cette tâche de plus en plus ardue.
L’Europe doit également faire face aux conséquences économiques et sociales de la crise, en renforçant sa résilience énergétique et en soutenant les secteurs les plus touchés. La transition vers une économie décarbonée apparaît plus que jamais comme une nécessité stratégique pour garantir l’indépendance et la prospérité du continent.
La dimension technologique du conflit
La crise iranienne met également en lumière l’importance croissante de la dimension technologique dans les conflits contemporains. Les cyberattaques, la désinformation et l’utilisation de drones et de missiles de précision sont devenues des armes redoutables, capables de paralyser des infrastructures critiques et de semer le chaos.
Les États-Unis et l’Iran se livrent à une guerre de l’ombre dans le cyberespace, cherchant à compromettre les systèmes de communication et de commandement de l’adversaire. Cette escalade technologique soulève des questions éthiques et juridiques complexes, nécessitant l’élaboration de nouvelles normes internationales pour encadrer l’utilisation de ces armes.
Le rôle des médias et de l’opinion publique
Dans ce contexte de crise, le rôle des médias et de l’opinion publique est crucial. La couverture médiatique du conflit influence la perception des événements et peut peser sur les décisions politiques.
Les gouvernements, conscients de l’importance de la bataille de l’information, déploient des stratégies de communication sophistiquées pour justifier leurs actions et rallier le soutien de l’opinion publique. La désinformation et la propagande sont largement utilisées pour discréditer l’adversaire et manipuler les perceptions.
Il est donc essentiel pour les citoyens de faire preuve d’esprit critique et de s’informer auprès de sources diversifiées et fiables pour comprendre les enjeux complexes de la crise iranienne et ses implications pour l’avenir du monde.
L’opération « Epic Fury » et la crise iranienne qui en découle marquent un tournant décisif dans les relations internationales. Au-delà des enjeux régionaux, c’est l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale qui est en jeu.
La stratégie de l’administration Trump, visant à réaffirmer l’hégémonie américaine par le contrôle des ressources énergétiques, se heurte à la résistance de la Chine, de la Russie et d’autres acteurs émergents. Le monde se trouve à la croisée des chemins, entre le retour à un ordre unipolaire dominé par les États-Unis et l’émergence d’un système multipolaire plus équilibré.
L’issue de cette confrontation déterminera non seulement l’avenir du Moyen-Orient, mais aussi celui de l’économie mondiale et de la sécurité internationale. Il est donc impératif que la communauté internationale redouble d’efforts pour trouver une solution diplomatique à la crise et jeter les bases d’un ordre mondial plus juste et pacifique. γ