Le député a dérapé. La polémique a explosé. Le sujet est inflammable, il n’a jamais été totalement maîtrisé. Il fume comme les braises sous les cendres. L’angoisse est à son paroxysme car on n’éteint jamais le feu en soufflant dessus. Evoquer la question de l’immigration clandestine, ou irrégulière, en Tunisie, ce n’est jamais sans provoquer l’ire des uns et l’indignation des autres ; les premiers, appelant à l’expulsion des clandestins, sont traités de racistes, les seconds, défenseurs des droits des migrants, sont accusés de trahison et de conspiration avec des parties étrangères. Jamais la Tunisie, connue pour être un pays d’accueil et d’ouverture, n’a été confrontée à une telle situation marquée par des divisions si profondes entre les Tunisiens qu’aucun compromis n’a pu être trouvé.Et pour cause : à Sfax, El Amra, Salakta, pour ne citer
que ces régions proches des zones de départ vers l’Europe, la concentration de milliers de migrants subsahariens, depuis plusieurs années déjà, est devenue un véritable problème de salut public. La cohabitation a atteint des niveaux de nuisances, de violences et d’insécurité inédits pour les habitants de ces localités. Au point que l’intervention policière était devenue indispensable après de longs mois d’atermoiements. La répression fut suivie de démantèlement des camps de fortune et de déplacement des migrants vers des zones hors des centres-villes, en attendant leur éventuel et « volontaire » rapatriement vers leurs pays d’origine. Car, depuis 2023, date de la signature de l’Accord entre la Tunisie et l’Union européenne, la Tunisie bloque les migrants, les empêchant de prendre la mer et de partir en Europe.
La polémique n’est pas impromptue ni émotionnelle, elle est également nourrie par une longue campagne de haine sur les réseaux sociaux, des menaces proférées contre la Tunisie et les Tunisiens sur des pages facebook administrées par des internautes à l’étranger. Dans leurs publications, ils prétendent qu’ils vont « coloniser la Tunisie, leur terre ancestrale noire africaine, et renvoyer les Tunisiens vers leur terre d’origine, l’Arabie ». Ils prétendent également être « soutenus par l’entité sioniste et par les Etats-Unis qui vont les aider à récupérer leurs terres africaines, dont la Tunisie actuelle ». D’autres migrants approchés par des médias tunisiens ou des ONG tiennent un autre discours, totalement opposé, affirmant qu’ils sont de passage, que leur but est d’atteindre l’Europe mais qu’ils sont empêchés par les autorités tunisiennes et qu’ils préfèrent être rapatriés vers leurs pays d’origine. Les rapatriements ont bien lieu, des milliers de migrants sont déjà rentrés chez eux, en coordination avec l’Organisation mondiale de l’immigration mais le rythme est très lent. Le motif étant la complexité et la lourdeur des procédures liées entre autres à la difficulté de connaître l’identité et l’origine de certains migrants qui voyagent sans papiers et au refus de certains pays d’origine de reprendre leurs ressortissants.
La Tunisie est un pays d’émigration. Mais depuis 2023, le pays a été transformé en une zone de rétention à ciel ouvert où les migrants sont bloqués sans perspectives de départ ou d’installation ou de rapatriement. En 2025, les départs vers l’Italie ont baissé de 80%, tandis que le flux de migrants subsahariens irréguliers vers la Tunisie n’a eu de cesse d’augmenter. L’Accord de 2023 s’est avéré être un piège pour la Tunisie qui joue pleinement un rôle de garde-frontière de l’Europe sans bénéficier d’un réel soutien en retour.
Les termes de l’accord ne peuvent pas prétendre aider la Tunisie à faire face à ce fléau : 150 millions d’euros d’aide budgétaire directe et des promesses pour d’autres projets éducatifs et énergétiques, outre le renforcement des capacités tunisiennes sécuritaires et de surveillance des voies migratoires maritimes. Une bouffée d’oxygène, certes, dans un contexte de crise financière et économique aiguë mais loin en deçà des besoins nécessaires pour faire face à l’explosion migratoire et à ses conséquences sécuritaires, sociales et économiques. Par ailleurs, le deal Tunisie-UE est perçu par les Tunisiens comme asymétrique, les autorités tunisiennes exerçant de la sous-traitance sécuritaire, un total contrôle du littoral marin, tandis que les citoyens tunisiens ne bénéficient pas, en échange, de l’ouverture et de la mobilité promises par l’accord européen, la procédure de demande du visa reste contraignante et sans garantie et les frais du visa sont toujours plus élevés. Mais encore, l’Europe exerce une pression pour la réadmission des citoyens tunisiens expulsés des pays européens. Cette situation a fait naître chez les Tunisiens un sentiment de souveraineté compromise et de dignité bafouée.
Le mémorandum d’entente de 2023 n’est en aucun cas une capitulation de la Tunisie mais un compromis sous la contrainte d’une situation financière interne compliquée, incapable de faire face à des flux migratoires difficilement contrôlables et aux enjeux majeurs sur l’emploi, sur la cohésion sociale et sur la sécurité interne.
Pour l’Europe, il s’agit d’externaliser les flux migratoires et pour la Tunisie, de gérer le temps tout en subissant des pressions de l’intérieur et des critiques de l’extérieur, notamment des ONG défendant les droits des migrants. La Tunisie risque de s’installer durablement dans ce rôle inconfortable de rempart sans contrepartie européenne suffisante et sans possibilité de solution radicale contre les flux migratoires venant de l’Afrique subsaharienne. Ce qui donne raison aux adeptes de la thèse du complot extérieur destiné à déstabiliser la Tunisie comme le revendiquent les pages facebook sus-signalées et aux voix qui, ne pouvant plus étouffer leur colère, appellent les autorités tunisiennes soit à lever le blocus de l’émigration irrégulière et à laisser les migrants prendre la mer, soit à renégocier l’Accord de 2023 avec l’Union européenne en vue d’obtenir le soutien nécessaire qui permettra de faire rapatrier tous les migrants irréguliers vers leurs pays d’origine. Il s’agit là d’un projet d’intérêt mutuel entre la Tunisie et l’Europe qui mérite qu’on y mette les moyens et la volonté nécessaires pour que la Tunisie ne supporte pas seule la facture sociale, sécuritaire et même en termes d’image.