Le débat sur la subvention des produits de base refait surface. La publication récente du texte règlementaire fixant les taux d’extraction des farines et de la semoule laisse s’interroger sur le « sort » du système des subventions en Tunisie, dont l’orientation demeure jusque-là non tranchée.
Par Bechir Ben Mohamed
Tant attendu par la profession, l’arrêté conjoint des ministres de l’Agriculture et du Commerce du 2 avril 2026 doit apporter un changement dans le dispositif de gestion des produits de base, précisément le pain. Mais dans quel sens et suivant quelle philosophie ?
La question est de savoir si la simple recomposition de la matière du pain subventionné, la baguette, saurait suffire à reconfigurer tout le système de subvention qui ne cesse d’alourdir les comptes publics et extérieurs du pays, sans avoir vraiment l’effet escompté en termes de protection, voire de justice sociale.
Le nouveau dans la subvention du pain
La modification « institutionnelle » du dispositif de subvention des produits alimentaires porte exclusivement sur la dimension nutritionnelle et économique du pain. La baguette, produit phare de consommation des Tunisiens et facteur de stabilité sociale, va être plus nutritive et bonne pour la santé. En ce sens, la seule reconfiguration consiste en le relèvement du taux d’extraction qui va passer de 78 % à 85 %, signifiant qu’une part plus importante du grain de blé est conservée lors de la mouture.
Il s’agit, en fait, d’une amélioration de la qualité de la baguette, dont la couleur va être plus foncée et surtout plus riche en fibres et plus saine, en rupture avec l’ancien pain blanc néfaste pour la santé, font savoir les études.
Au-delà, les traits caractéristiques du système restent pour l’essentiel inchangés. Le prix de la baguette demeure à 190 millimes, le poids et la forme restent également les mêmes. La baguette conservera un poids d’environ 220 grammes, une longueur de 45 à 50 cm. Il n’y a pas d’effet sur le pouvoir d’achat des Tunisiens, à défaut d’ajustement des prix ou de modification des paramètres de la subvention.
L’objectif de ce redéploiement est, tout d’abord, technique en permettant aux minoteries et boulangeries d’adapter leurs procédés techniques sans perturber l’approvisionnement du marché. Il est ensuite sanitaire, en favorisant l’amélioration du régime alimentaire des Tunisiens. Enfin, l’objectif est économique, en ce sens que l’augmentation du taux d’extraction du blé tendre permet de produire davantage de farine à partir de la même quantité de céréales, favorisant ainsi l’utilisation optimale des ressources dans un contexte d’approvisionnement plus contraignant sur les marchés internationaux de produits de base et de changement climatique plus défavorable à la production locale.
Ce nouveau dispositif va normalement entrer en vigueur dans le courant de ce mois et les minoteries et boulangeries semblent bien préparées. Faut-il que les habitudes de consommation des Tunisiens s’adaptent aussi. Mais qu’en est-il de la capacité d’adaptation de notre système de subvention ? Et c’est là que le bât blesse.
Rester dans l’expectative
La réforme des subventions, en général, et celle de produits alimentaires, en particulier, est une machine qui a toujours marché avec des à-coups. Remise au goût du jour, la réforme a eu du mal à voir le bout du tunnel. Le ciblage tant énoncé, perd de son originalité, du moment que ce sont les mécanismes d’objectivation qui sont apparemment la pomme de discorde. Autant dire que la situation est paradoxale en Tunisie.
Premièrement, la « réforme » de la subvention y est de facto, même si elle n’est pas officiellement annoncée. En effet, la pénurie qu’a connue le pays à certains moments semble mener le rythme d’approvisionnement des Tunisiens en produits alimentaires, le pain en premier. Depuis des années, les Tunisiens se sont habitués à faire la queue pour se procurer du pain subventionné, qu’ils ne trouvent pas hors d’horaires spécifiques et se trouvent dans l’obligation d’acquérir du pain non subventionné plus onéreux aux dépens de leur pouvoir d’achat. Bien plus, l’abus des boulangeries a fait que la baguette est réellement acquise à 200 millimes à ajouter entre 150 et 250 millimes le prix du sachet, auparavant offert gratuitement.
Cette situation bute sur un manque de transparence de part et d’autre, où les Tunisiens paient une facture réelle et où l’Etat paie une sale facture financière et où les piments extérieurs du pays en accusent également le coup, au travers des importations de plus en plus coûteuses.
Deuxièmement, les effets positifs recherchés au plan sanitaire par le changement de la texture du pain subventionné sont en partie remplis. Parce que, les nouvelles catégories de pain non subventionné (pain au son, pain complet, pain de campagne…) que les citoyens sont contraints de se procurer sont aussi riches en fibres et très bonnes pour la santé, sauf que leurs prix sont inabordables pour une bonne partie de la population.
Troisièmement, au plan économique, la majoration prévue du taux de raffinage et de trituration des céréales (de 78% à 85%) ne serait pas à même d’apporter un grand changement dans l’exploitation et l’allocation des ressources naturelles et financières, à moins que des chiffres officiels en fassent preuve. Parce que la Tunisie est un importateur net de blé tendre, et que le secteur agricole ne s’est pas suffisamment développé pour gagner le pari de la sécurité alimentaire.
Pour ces considérations, la limitation de la « réforme » à la seule dimension qualité des produits alimentaires, en dépit de son importance, ne saurait suffire à changer la donne et résoudre radicalement la nébuleuse universaliste de subvention des produits de base en Tunisie.
Besoin de faire les choses autrement
Plus que jamais, il faut prendre le taureau par les cornes. Une stratégie globale de réforme a besoin d’être mise en place sans plus tarder, compte tenu des répercussions négatives en vue des risques climatiques, démographiques, économiques et géopolitiques qui gagent de plus en plus le monde.
Le ciblage des subventions en premier
Tant s’en faut, la réforme par le ciblage incarne la justice sociale. Migrer d’un système de subvention universel par les prix, d’ailleurs injuste, à un système de subvention ciblé plus équitable basé sur des transferts monétaires directs aux ménages pauvres et à revenus limités, serait réellement une régularisation d’un ciblage forcé à l’œuvre.
Un plaidoyer pour une filière locale et durable en second
La filière céréalière a besoin d’être développée et structurée pour garantir notre souveraineté alimentaire, proposer un pain de qualité respectueux de la terre, de la santé et de l’économie locale. Cela exige des réformes agraires à même de renforcer une filière durable qui associe agriculteurs, meuniers et boulangers, promouvoir des pratiques agricoles tournées vers l’avenir et adaptées au changement climatique et aux spécificité locales de nos territoires.
Une gouvernance renouvelée, enfin
La gouvernance des produits de base et, surtout, subventionnés se doit d’être développée. La sensibilisation, le contrôle, la communication, la transparence et la redevabilité sont de mise. Pouvoirs publics, professionnels et associations de défense des consommateurs doivent collaborer et informer sur la filière et ses enjeux. De cet engagement collectif et responsable va dépendre la lutte contre la corruption, le chantage, la spéculation et l’incivisme.
Oui à l’amélioration de la qualité, mais si l’on veut rompre avec notre dépendance de l’étranger pour procurer notre pain, il va falloir trouver une fin à l’histoire de la réforme de la subvention alimentaire en particulier, et au système de subvention, en général. Inscrivons-nous dans une logique de réforme holistique pour gagner au triple plan institutionnel, économique et sanitaire.