J’ai pris position, début juillet, pour les employés d’une entreprise publique opérant à Kébili, dans le Sud du pays, qui ont refusé l’horaire que leur a imposé, depuis Tunis, la Direction générale. Et pour cause, celui-ci s’étale de 08h à 14h30, alors que les autorités sanitaires, publiques et privées, conseillent pour ne pas dire ordonnent de ne pas sortir à partir de 11h00, ce qui veut dire qu’on est en temps d’ «infraction» d’au moins 03h et demie.
D’un, mais de deux, Kébili enregistre les plus hauts pics de chaleur dans le pays. Elle fait partie des villes les plus chaudes de Tunisie chaque été, avec des pics récurrents entre 45°C et 48°C durant les vagues de canicule de juillet, et détient historiquement l’un des records de chaleur les plus extrêmes jamais mesurés au monde.
En effet, la recherche effectuée à cette fin a révélé que Kébili a enregistré le 7 juillet 1931, une température exceptionnelle de 55°C, l’une des plus élevées jamais relevées sur la planète. Selon l’Organisation météorologique mondiale, cette valeur constitue la deuxième température la plus élevée jamais enregistrée dans le monde, derrière le record officiel de 56,7 °C mesuré en 1913 dans la Vallée de la Mort (Californie) aux Etats-Unis.
La DG de l’entreprise en question aurait pu agir autrement, repenser cette séance unique et par là même aménager un temps de travail qui la satisferait, d’une part, et conviendrait à ses employés, d’autre part.
Depuis 1921
Comme le jour se lève tôt là-bas, très tôt même, on aurait pu imaginer une séance unique qui commencerait à 6h30 et finirait à 12h00. L’heure de travail non accomplie peut être reportée soit à une séance compensatrice pendant l’après-midi, soit à un horaire palliatif décidé d’un commun accord, soit encore à l’horaire hivernal. Comme cela, «l’infraction» sanitaire n’aurait pris qu’une petite heure.
Ce n’est peut-être pas une solution idéale mais elle a l’avantage de s’inscrire dans l’ordre de l’idée ayant instauré la séance unique qui n’est autre que celle de protéger les travailleurs contre la chaleur, d’autant que les aléas du climat continuent de sévir, particulièrement dans cette ville où il a fait 48°C les 18 et 22 juillet de cette année.
On est l’un des rares pays au monde à pratiquer la séance unique pendant deux mois d’été. C’est en 1921 qu’elle fut instaurée, puis reconduite depuis 1956 en y ajoutant le mois de Ramadan.
A partir de là, ce n’est plus deux mois, c’en est plutôt trois, soit un quart de l’année, ou encore 5 à 10 heures de travail de moins par semaine dans un pays qui, ne possédant pas de ressources naturelles à l’instar de ses voisins, a fort besoin de beaucoup plus de travail pour créer de la richesse et de la valeur ajoutée.
En toute heure
Malgré l’économie d’énergie (non chiffrée) qu’elle peut générer, la séance unique de travail dans l’administration publique mérite d’être repensée, de même que le temps de travail d’une façon générale.
Telle qu’elle a été légiférée, la séance unique profitait aux humains, aux employés et autres travailleurs. A l’administration, en revanche, de continuer à travailler, été comme hiver. Elle n’a là qu’à aménager le temps de travail de façon qu’elle serve les citoyens en toute heure de la journée mais en changeant de personnel : une séance en début de journée (07h00-11h00), une autre en fin de journée (17h00-21h00).
Autre proposition : éponger le maximum de jours de congé pendant ces trois mois où, doit-on le reconnaître, la productivité baisse considérablement.
Instaurer le télétravail est aussi une solution inévitable. Plusieurs départements de l’administration publique peuvent ou plutôt doivent adopter la pratique du télétravail, elle n’a pas pour autant besoin de la présence physique de plusieurs de ses employés pour faire aux bureaux le travail qu’ils peuvent faire à distance.
Un effort gigantesque doit être fourni pour digitaliser l’administration tous azimuts et la libérer de la bureaucratie pesante qui continue d’y régner.
Sens unique ?
Tel n’est pas le cas du secteur privé où l’on continue de travailler comme si de rien n’était, car légalement, la séance unique n’est pas obligatoire.
Pour marquer la différence entre les deux secteurs, un ami parle de «sens unique» pour ceux qui terminent leur «séance» à 13h00 et de séance unique pour ceux qui terminent la leur à 17h00 de la même journée du même mois de juillet de la même année 2026. Le secteur privé est tenu par des résultats, par une production qui, si elle n’augmente pas en été, en raison de la chaleur, elle ne doit en aucun cas baisser. Il peut dépenser pour réaliser une quelconque économie d’énergie, mais pour autant arrêter les machines. Il peut aussi concéder pour l’amélioration, un tant soit peu des conditions de travail, mais jamais en réduisant le nombre d’heures de travail.
A la question de savoir pourquoi il n’adopte pas la séance unique pendant les mois d’été, un patron répond qu’il le fait déjà en suspendant le travail de nuit, ce qui n’est pas fait pour améliorer la production.
Déprimé par l’inaptitude à réaliser plusieurs de ses projets, de voir d’autres attentes non concrétisées, le célèbre poète palestinien Mahmouch Darwich écrivait dans un poème tout aussi bouleversant, évocateur et marquant que «Vivre une seule fois ne suffit pas».
Que dire, alors, d’une séance unique de travail ?