Une guerre au service du “Grand Israël” biblique

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Par Dr Hichem Karoui* 

À la suite des récentes frappes militaires à grande échelle menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le paysage stratégique du Moyen-Orient a profondément changé. L’objectif déclaré de « changement de régime » à Téhéran est passé d’une aspiration rhétorique à un objectif de guerre officiel, déclenchant une crise régionale majeure. Pour les États arabes du Golfe, cette évolution présente un grave dilemme stratégique : ils sont pris entre les pressions de leur alliance sécuritaire avec les États-Unis et la menace immédiate de représailles iraniennes, une position qui les a déjà entraînés dans le conflit contre leur gré. 


Depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé l’« Operation Epic Fury », une campagne aérienne massive contre l’Iran visant explicitement le « changement de régime ». Les frappes ont éliminé le Guide suprême Ali Khamenei et plusieurs hauts responsables, ciblant les sites nucléaires (Natanz, Fordow, Isfahan), les défenses aériennes, les capacités balistiques et les commandements. Près de 900 frappes ont été recensées dans les premières 12 heures. Une école de filles a été touchée. Bilan: on parle de 148 filles mortes.
L’Iran a riposté immédiatement par des salves de missiles balistiques et de drones contre Israël et les bases américaines dans le Golfe (Bahrain, Koweït, Qatar, Émirats arabes unis, Arabie saoudite). Des infrastructures civiles (aéroports de Dubaï, Abou Dhabi, Koweït) ont été touchées, entraînant la fermeture des espaces aériens et des perturbations massives du trafic. Le Détroit d’Ormuz voit son trafic maritime réduit de 70 % ; l’Iran a menacé de le miner, si ce n’est déjà fait.

Évolution du conflit : de la diplomatie coercitive à la guerre ouverte
La récente escalade marque une rupture décisive avec la politique américaine précédente, qui consistait à maintenir le dialogue tout en exerçant une pression militaire. À peine 48 heures avant les frappes, les négociateurs américains et iraniens se réunissaient à Genève. Cependant, ces pourparlers ont abouti à une impasse structurelle, l’Iran refusant d’abandonner complètement son programme nucléaire ou de discuter de son programme de missiles, ce qui a conduit l’administration Trump à conclure que la poursuite de la diplomatie était vaine.

Le changement d’objectifs militaires
La nature même de l’action militaire témoigne des nouveaux objectifs de guerre :

  • Juin 2025 (« Operation Midnight Hammer »):une frappe chirurgicale limitée visant à détruire les installations nucléaires iraniennes.
  • Février/mars 2026 (« Opération Epic Fury »): une offensive de grande envergure visant non seulement les installations militaires, mais aussi les infrastructures politiques, y compris les quartiers de Téhéran associés au bureau du Guide suprême.

Cette extension des cibles confirme un changement stratégique. Comme le soulignent de nombreux analystes, l’objectif principal dépasse désormais le simple confinement nucléaire pour viser potentiellement un changement de direction à Téhéran. Le président Trump et le premier ministre Netanyahu ont tous deux explicitement présenté cette opération comme ouvrant la voie à un renversement du gouvernement par le peuple iranien.

Facteurs politiques nationaux
Le moment choisi pour cette escalade est également fortement influencé par la politique intérieure à Washington et à Tel-Aviv. À l’approche des élections de mi-mandat de 2026 aux États-Unis et des élections en Israël, adopter une position ferme à l’égard de l’Iran permet aux deux dirigeants de démontrer leur détermination, de consolider leurs bases politiques et de détourner l’attention des questions nationales. En effet, les deux dirigeants sont politiquement fragilisés :

  •  Netanyahu fait face à des procédures judiciaires en Israël (corruption), ce qui est un fait public depuis plusieurs années.
  • Trump fait face à plusieurs enquêtes et procédures judiciaires aux États-Unis, également largement documentées.

La guerre contre l’Iran est donc une échappatoire, du moins pour le moment.

Déconstruire le discours sur le «peuple iranien opprimé»
Trump l’a explicitement affirmé : « Les Iraniens doivent prendre le pouvoir » et « rendre l’Iran grand de nouveau».  Quel humanisme! Cependant, aucune troupe au sol n’est prévue (« no boots on the ground »), contrairement à l’Irak 2003.
La présentation de cette guerre comme une libération du peuple iranien est, en réalité, un prétexte stratégique pour des actions qui servent de manière disproportionnée les intérêts de sécurité nationale d’Israël et, par extension, les ambitions expansionnistes de ses factions les plus radicales.
Si l’objectif déclaré est le « changement de régime » à Téhéran, le résultat tangible de cette guerre – indépendamment de la chute ou non du gouvernement iranien – est un bouleversement de l’équilibre régional des pouvoirs en faveur d’Israël.
Le discours de Trump sur la défense du peuple iranien est un exemple classique de « justification par dérive de mission » : utiliser un langage humanitaire pour promouvoir une campagne militaire. Cependant, les actions sur le terrain révèlent la réalité.

  • Cibler le régime, frapper le peuple: Les États-Unis et Israël imposent depuis des années des sanctions « de pression maximale», dont les Nations unies et les organisations humanitaires ont déclaré à plusieurs reprises qu’elles nuisaient principalement à la population iranienne en la privant de médicaments et de nourriture. Les récentes frappes militaires, bien que visant des cibles militaires, causent inévitablement des victimes civiles et une paralysie économique. Si l’objectif était véritablement d’aider le peuple iranien, la stratégie consisterait à lever les sanctions et à ouvrir des voies diplomatiques pour donner du pouvoir aux modérés, et non à bombarder le pays et à étrangler son économie pour déclencher un soulèvement populaire. Le « cadeau » du changement de régime: l’histoire montre que les changements de régime ouverts soutenus par les États-Unis au Moyen-Orient (Irak, Libye) conduisent rarement à la libération. Ils conduisent à l’effondrement de l’État, à la guerre civile et à une catastrophe humanitaire.
  • Pour l’Iranien moyen, la perspective d’une « libération» par l’armée américaine, sur le modèle de l’Irak, est une perspective terrifiante, et non réconfortante.
  • Une justification commode:la position « pro-peuple iranien » permet à Trump de séduire les électeurs irano-américains et les faucons pro-démocratie aux États-Unis, tandis que ses politiques réelles s’alignent parfaitement sur l’agenda israélien visant à affaiblir l’Iran en tant qu’État.

Le contexte du « Grand Israël » et l’expansionnisme
Les aspirations expansionnistes ne relèvent pas d’une théorie du complot, elles sont connues de tous au sein de certaines factions politiques israéliennes.

Ambitions territoriales : les membres d’extrême droite du gouvernement Netanyahu (tels que Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir) ont ouvertement évoqué le « droit divin» à la souveraineté israélienne sur les territoires situés au-delà des frontières actuelles. Bien qu’ils se concentrent principalement sur la Cisjordanie, une défaite stratégique de l’Iran éliminerait le principal acteur étatique capable de rallier l’opposition régionale à de telles initiatives.

Concurrence pour les ressources : un Iran affaibli permettrait également à Israël de consolider son contrôle sur les ressources stratégiques de la Méditerranée orientale, en particulier les gisements de gaz, sans avoir à craindre les menaces navales iraniennes.
Le mandat « biblique » face à la réalité stratégique : alors que les principaux responsables israéliens de la sécurité font preuve de pragmatisme, la coalition politique actuellement au pouvoir considère l’affaiblissement de tous les États non juifs environnants comme une condition nécessaire à la sécurité à long terme des Juifs et à la domination régionale.
De plus, Trump et ses proches ne s’opposent pas à de telles optiques. Trump lui-même a déclaré en février 2025 : « Israël est certainement un petit pays en termes de superficie. Voyez-vous ce stylo ? Mon bureau représente le Moyen-Orient et le bout du stylo représente Israël. Ce n’est pas idéal. C’est un territoire relativement restreint. »
D’ailleurs, plusieurs médias réputés ont rapporté dernièrement que Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, avait déclaré qu’Israël avait « droit à une grande partie du Moyen-Orient », lors d’une interview avec Tucker Carlson, ce qui a suscité une vive condamnation dans la région.

Le dilemme du Golfe : des pions dans un jeu qu’ils n’ont pas choisi
Cela nous ramène aux États du Golfe, qui se trouvent dans une situation complexe.

  • Ils mènent la guerre d’Israël:les Émirats arabes unis, Bahreïn et Qatar sont bombardés par des missiles iraniens non pas parce qu’ils ont attaqué l’Iran, mais parce qu’ils hébergent les ressources militaires américaines qui attaquent l’Iran. Ils subissent des pertes économiques et humaines pour faciliter une victoire stratégique d’Israël.
  • Le piège de l’alignement: s’ils rejoignent ouvertement l’axe américano-israélien, ils deviennent des combattants officiels dans une guerre qui ne leur offre aucun gain territorial direct. Ils subiront le poids des représailles iraniennes multiplié plusieurs fois (attaques contre les infrastructures pétrolières et contre tout ce qu’ils ont construit depuis des années) tandis qu’Israël profitera de l’avantage stratégique d’un Iran neutralisé à distance sûre.
  • S’ils refusent: ils seront considérés comme des alliés peu fiables par Washington, risquant de perdre l’accès aux armes américaines de pointe et aux garanties de sécurité, ce qui les rendra vulnérables face à un Iran potentiellement doté de l’arme nucléaire (si le régime survit et redouble d’efforts dans son programme nucléaire).

Mais au fond, la vraie question qu’ils doivent en ce moment se poser est : que vaut la protection américaine ? Si ces bases et ces ressources militaires qui sont sur leur sol ne peuvent ni se protéger contre les attaques ni protéger les pays qui les hébergent, à qui servent-elles ? Après la guerre, ces pays vont devoir répondre à ce genre de questions.

Et si le régime iranien ne changeait pas ?
L’Iran est un grand État, très peuplé et hautement sécurisé, ce qui rend toute occupation impossible et rend insuffisante la seule pression militaire extérieure pour renverser le système. Les frappes aériennes ou les tentatives de décapitation ne garantissent pas l’effondrement du régime, car celui-ci peut présenter sa survie comme une victoire.
De plus, même si les dirigeants sont éliminés, le paysage politique iranien est fragmenté, avec des divisions ethniques, idéologiques et factionnelles. Une transition post-régime serait contestée et incertaine, et ne serait pas automatiquement démocratique.
Cela signifie qu’un changement de régime sans intervention militaire nécessiterait que les forces internes accomplissent la majeure partie du travail, les acteurs extérieurs se contentant de façonner l’environnement.
Dans l’histoire iranienne récente, il y a deux précédents :

  • 1953 (Mossadegh)— Le changement de régime s’est effectivement produit sans l’intervention de troupes étrangères, mais il s’agissait d’une opération secrète de la CIA et du MI6 visant à influencer les acteurs internes.
  • Révolution de 1979— Entièrement interne, sans aucune implication militaire étrangère.

L’Iran d’aujourd’hui est plus complexe que ses précédents. Plusieurs facteurs structurels rendent l’Iran plus résilient :
Un appareil sécuritaire solide et idéologiquement engagé (CGRI, Basij).
Le souvenir des interventions étrangères, en particulier celle de 1953, qui renforce la résistance nationaliste aux changements imposés de l’extérieur.
Une opposition fragmentée, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
La diversité ethnique et régionale, qui pourrait compliquer la transition.
Cela signifie que même si les dirigeants sont destitués, le système pourrait rester en place et survivre. C’est pourquoi les dirigeants arabes du Golfe devraient penser à deux fois avant de s’engager militairement avec les États-Unis et Israël.

Le carrefour stratégique : deux scénarios pour le Golfe
Les États du Golfe se trouvent actuellement à un tournant décisif. La situation actuelle, dans laquelle ils subissent des représailles malgré leur non-participation, n’est pas viable. Leurs choix futurs détermineront l’orientation de la région.

Scénario A : les États du Golfe rejoignent l’alliance américano-israélienne
Si les attaques soutenues et la pression américaine conduisaient les États du Golfe à abandonner leur neutralité et à rejoindre officiellement une coalition dirigée par les États-Unis, le conflit s’intensifierait considérablement.

  • Escalade militaire:le conflit, qui opposait jusqu’alors les États-Unis et Israël à l’Iran, se transformerait en une guerre régionale de grande ampleur. Les États du Golfe pourraient fournir des bases pour les sorties offensives, un soutien logistique et peut-être même des troupes, donnant ainsi à l’axe américano-israélien une profondeur stratégique significative et permettant une campagne aérienne plus intensive et soutenue contre l’Iran.
  • Réaction iranienne: l’Iran interpréterait très certainement cela comme un acte de guerre de la part de l’ensemble du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Ses représailles ne se limiteraient plus à frapper les intérêts américains sur le sol du Golfe, mais s’étendraient aux artères économiques des États du Golfe eux-mêmes : infrastructures pétrolières et gazières, usines de dessalement et voies maritimes mondiales dans le détroit d’Ormuz, etc.
  • Conséquences économiques et politiques :l’économie mondiale subirait un choc massif, avec une flambée imprévisible des prix du pétrole. Pour les États du Golfe, cela signifierait l’effondrement total de leurs projets de diversification économique (comme la Vision 2030 de l’Arabie saoudite), car les investissements étrangers fuiraient une région en guerre. Cela consoliderait également de manière permanente la division de la région en deux camps farouchement opposés, mettant fin à toute possibilité de détente future avec l’Iran.

Scénario B : les États du Golfe maintiennent leur refus et poussent à la désescalade
C’est la voie difficile sur laquelle se sont engagés les États du Golfe. Elle consiste à absorber les représailles iraniennes tout en faisant pression sur Washington pour qu’il mette rapidement fin à la campagne.

Vulnérabilité persistante : comme on l’a vu ces derniers jours, cette voie a un coût élevé. Leur territoire reste un champ de bataille et ils sont confrontés à une érosion continue de leurs stocks de missiles de défense. Chaque attaque accroît la détérioration de leur réputation en tant que refuges sûrs. 

Pression stratégique : le plus grand défi consiste à maintenir cette position si la campagne américaine contre l’Iran se prolonge. L’« unité opérationnelle » actuelle pourrait s’effriter sous la pression soutenue. Certains États pourraient estimer que les avantages de se ranger pleinement du côté des États-Unis l’emportent sur les coûts, tandis que d’autres pourraient chercher à adopter une position encore plus neutre, ce qui pourrait créer des divisions au sein du CCG.

Potentiel d’issue maîtrisée : le meilleur résultat possible dans ce scénario serait une campagne américaine courte et intense qui affaiblirait les capacités militaires de l’Iran sans provoquer l’effondrement complet du régime. Cela laisserait en place un Iran affaibli mais fonctionnel, une « quantité connue », ce qui est le résultat préféré des États du Golfe. Ils espéreraient alors revenir à une posture de confinement et de rivalité maîtrisée, plutôt qu’à une guerre ouverte. Mais finalement, si on connaissait d’avance les résultats des guerres, il y en aurait beaucoup moins. Le fait est que, qu’on le veuille ou non, l’Iran est depuis des milliers d’années une puissance importante dans la région, et il le restera encore longtemps, même si parfois, d’autres puissances arrivent à l’affaiblir.

Conclusion
Cette guerre est, fondamentalement, une aubaine stratégique pour Israël. Elle lui permet d’atteindre l’objectif qu’il poursuit depuis longtemps, à savoir affaiblir son principal rival sans exposer les civils israéliens aux risques d’une invasion terrestre initiale. Les États-Unis fournissent la puissance de feu et absorbent les réactions négatives au niveau mondial, tandis que les États du Golfe servent involontairement de boucliers et de cibles.Le discours de Trump sur la « libération du peuple iranien» sert à
masquer cette réalité, en donnant une apparence morale à ce qui est fondamentalement un réalignement du Moyen-Orient sous la domination israélienne. Pour les États du Golfe, la tragédie est qu’ils sont contraints de payer le prix de la victoire israélienne, qu’ils participent activement à la guerre ou non.

 * Academic-Non-Resident Visiting Researcher at CARC
(Shanghai International Studies University)

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