Il suffit de parcourir quelques mètres dans n’importe quel quartier, dans n’importe quelle ville, pour mesurer l’ampleur des dégâts. Monticules d’ordures dispersés sur les trottoirs, dans les places publiques à même le sol, sacs en plastique accrochés aux branches des arbres, chaussées défoncées, containers débordants dégageant des odeurs nauséabondes. Ce paysage urbain est désormais familier. Le plus troublant est l’inertie qui accompagne cette dégradation du paysage urbain et qui semble ne plus déranger personne. Cette situation ne devrait pourtant pas être une fatalité, car l’hygiène urbaine, la collecte des déchets, la réfection des trottoirs et des routes sont toutes des actions qui relèvent des prérogatives d’institutions territoriales structurées, budgétisées : les municipalités.
Mais dans nos murs, le contexte est anormal et est le résultat d’un vide institutionnel qui dure depuis trois ans. Par décret-loi n°2023-9 du 8 mars 2023, tous les conseils municipaux ont été dissous et la gestion des affaires courantes des municipalités a été confiée aux secrétaires généraux des communes sous la supervision des gouverneurs. Les conseils élus ont été remplacés par des délégations spéciales, sans réelles prérogatives, des administratifs fonctionnant dans une zone grise, sans visibilité. Le résultat est flagrant et il n’est pas beau à voir ni à sentir.
Face au constat, une question s’impose : pourquoi le pouvoir exécutif laisse-t-il faire et ne convoque-t-il pas des élections municipales anticipées ? Les élections permettraient de mettre en place des équipes dotées d’une légitimité populaire, d’un pouvoir de contrôle et redevables devant leurs électeurs. Des maires et des conseillers élus, ancrés dans leurs quartiers, auraient intérêt à répondre aux doléances des citoyens. C’est le principe même de la décentralisation et du développement local qui incombe aux communes. Mais la réalité est autre. C’est le statu quo. Les priorités sont ailleurs.
La Tunisie fait face à des urgences économiques et sociales mais la question municipale est tout aussi pressante. Elle est liée à l’image du pays. Au-delà de l’inconfort quotidien, l’image de la Tunisie se dégrade en même temps que ses rues. Le tourisme, secteur vital pour l’économie nationale, repose en grande partie sur la première impression du touriste quand il débarque, traverse une ville, fréquente une plage. Des espaces publics négligés compromettent tous les efforts de communication institutionnelle et de promotion touristique. Plus largement, c’est la confiance des citoyens en leurs institutions qui s’érode. Quand l’État donne l’impression d’être peu désireux d’assurer les fonctions les plus élémentaires de gestion urbaine et de propreté, comment exiger des citoyens d’être respectueux de l’espace commun, de payer leurs taxes locales et d’être moins défiants envers le pouvoir local et les scrutins communaux ?
Accabler uniquement les autorités manquerait d’objectivité car le comportement individuel du citoyen pose, lui aussi, problème. Il y a de l’incivisme et de la négligence. Des élections municipales ne régleraient, donc, pas tout du jour au lendemain, mais elles constitueraient un signal fort d’un pouvoir central qui place la qualité de vie des citoyens et l’image du pays au rang des priorités qu’elles méritent.
Les Tunisiens sont conscients de l’état de délabrement de leur espace urbain, ce qui laisse penser que le prochain scrutin municipal pourra constituer le déclencheur d’un sursaut collectif. Cependant, selon le calendrier électoral défini par l’Isie, la priorité est donnée aux élections législatives prévues fin 2027 car, dans le cadre de la nouvelle gouvernance locale, des conseils locaux ont été élus en décembre 2023-février 2024. Sauf qu’en dépit du renforcement de la gouvernance locale —les conseils locaux composent les conseils régionaux qui forment le Conseil national des régions et des districts —, l’environnement urbain est dans un état d’urgence absolue et cette situation ne doit en aucun cas devenir une fatalité.