Tout au long de la guerre au Moyen-Orient, les prises de vues des attaques aux missiles et drones iraniens contre les territoires occupés et les bases américaines sont très difficiles à obtenir parce qu’elles sont prohibées. Celles qui réussissent à échapper à la surveillance des Etats de la région valent des arrestations et des gardes à vue à leurs auteurs. La censure et, son corollaire, la rumeur envahissent les réseaux sociaux et empêchent les opinions de savoir comment va réellement la guerre. Pour quels enjeux et pour quels objectifs ? En l’absence d’information transparente fiable, le doute, la défiance et la division s’installent.
Qui a eu la sournoise idée d’interdire la diffusion des images et des vidéos à partir de la zone de conflit au Moyen-Orient ? Le premier qui a annoncé cette mesure « de protection de la sécurité intérieure » est l’entité sioniste, mais cette décision a finalement été prise et appliquée par tous les pays de la région. C’est le black-out total. Pour faire respecter cette décision, ces pays en sont venus à user de la manière forte : arrestations, mises ne garde et lourdes amendes. A Dubaï (Emirats arabes unis), le paradis des fêtards, le scandale a percé la chape de plomb de la censure : les autorités dubaïotes ont procédé à des arrestations de dizaines d’influenceurs essentiellement étrangers qu’elles ont sommé de taire et de cacher ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent. Parole d’une des leurs : la célèbre influenceuse française Maeva Ghanem. L’équipe de France Télévisions a fait face aux mêmes restrictions à Doha (Emirat du Qatar). Pour ne citer que ces exemples, du reste fort révélateurs.La guerre au Moyen-Orient ne se joue pas uniquement sur les fronts militaire, énergétique, financier et même civil, elle se déroule aussi dans
la sphère de l’information. La censure des images et les restrictions imposées aux journalistes, aux influenceurs et même aux citoyens ou visiteurs lambda, terreau fertile de la prolifération des rumeurs, entrent dans l’arsenal de guerre comme des moyens de pression sur les opinions publiques dont la perception du conflit est façonnée à partir de ce qu’elles voient et de ce qu’elles ne voient pas. Cette désinformation trempée d’opacité n’est pas sans conséquences, elle altère la compréhension des enjeux et du rapport des forces entre les belligérants, fragilise le débat démocratique en le nourrissant de fausses informations ou de rumeurs impossibles à vérifier et ouvre ainsi la voie à des divisions idéologiques et à des dérives politiques basées sur les émotions et non sur des informations vérifiées.
Dans un monde saturé d’informations, l’image est un vecteur de vérités, à condition, bien sûr, qu’elle ne soit pas générée par l’intelligence artificielle, cette autre arme redoutable dont les puissances technologiques usent et abusent, pour marquer leur suprématie militaire, technologique, économique et géopolitique. Et parfois pour faire perdurer le suspense et dérouter l’opinion, comme cela a été le cas au sujet de la mort ou non du premier ministre israélien. Netanyahu mort ou vivant ? Personne ne peut certifier l’une ou l’autre information, les deux vidéos qui ont circulé le montrant vivant sont soupçonnées d’être générées par IA. Dans une guerre, les images rendent visibles l’ampleur des dégâts, la souffrance des populations civiles et les violations du droit international, Gaza en a été le macabre théâtre, par conséquent, en censurant l’image, c’est toute la perception du conflit qui s’en trouve biaisée.
A cette censure s’ajoute, conséquemment, un autre phénomène non moins problématique : la prolifération de la rumeur. Dans le cas d’espèce, ce sont les réseaux sociaux qui deviennent le terrain fertile pour les spéculations, les manipulations et les fausses informations. Des vidéos fabriquées, des images anciennes présentées comme actuelles, des témoignages invérifiables circulent à grande vitesse, contribuant à brouiller les idées et les repères. Dans ce contexte de flou, émerge un paradoxe : les gens n’ont jamais eu autant accès à l’information, pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à douter de sa fiabilité. Il en résulte un contexte d’angoisse, d’anxiété et de peur de l’inconnu, de ce qui pourrait arriver dans un avenir plus ou moins proche.
Les conséquences ne s’arrêtent pas là. La désinformation et la censure peuvent avoir un impact direct sur le déroulement du conflit armé lui-même. En masquant certaines réalités, notamment des crimes de guerre, la prise de conscience internationale est retardée et, par conséquent, aussi, les réactions diplomatiques, humanitaires ou populaires qui mettent la pression sur les décideurs. A l’inverse, la diffusion de fausses informations en vue d’attiser les tensions peut provoquer des réactions disproportionnées et contestables. Cette ambiance de manipulation de l’opinion publique engendre deux faits majeurs graves : la banalisation de la violence, lorsque les images choquantes sont censurées, et la perte de confiance envers les institutions médiatiques, quand les citoyens ont le sentiment que les médias ne montrent qu’une partie de la vérité ou qu’ils se comportent comme des porte-voix propagandistes.
Il convient de rappeler que l’information libre est un pilier fondamental des sociétés démocratiques. Or, depuis la guerre russo-ukrainienne, celle de Gaza et à présent, la guerre contre l’Iran, cette théorie est totalement remise en question. Ce sont les démocraties occidentales — Etats-Unis, Europe — et l’unique démocratie orientale — entité sioniste —, qui ont déclaré la guerre à l’information et à l’opinion libres. On se rappelle encore que, après le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne et au cours du génocide à Gaza, des médias ont été fermés, des journalistes licenciés et/ou emprisonnés, des étudiants expulsés de leurs établissements universitaires, des employés sanctionnés, des artistes boycottés.
Si certaines restrictions peuvent être dans certains cas justifiées pour des raisons de sécurité ou de dignité humaine, elles doivent rester exceptionnelles et proportionnées à l’information qu’on cherche à cacher. Car la censure excessive, même si elle répond à de bonnes intentions, peut produire l’effet inverse de celui recherché en alimentant la suspicion et en renforçant les rumeurs et l’anarchie.
En définitive, la guerre au Moyen-Orient est en train de se jouer autant dans les esprits que sur le théâtre des opérations dans l’obscurité de la censure. À tout moment, l’un ou l’autre des belligérants annoncera, au moment le plus inattendu, sa victoire. Certains croiront, d’autres feront semblant de croire et d’autres démentiront. Mais la vérité finira toujours par éclater, plus tard, contre vents et marées, quand les jeux seront faits et les enjeux dictés par les nouveaux rapports de force.