Une soirée à Casa

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Sur les terrasses, si nombreuses au boulevard d’Afran à Casablanca, des hommes et des femmes, dont plusieurs jeunes, savourent, en cette nuit de Ramadan, la magie captivante de ce doux parfum du particulier et de l’unique, la fumée des chichas dans les yeux et les conversations autour des tables dans les oreilles. Ils sont adorables, ces boulevards qui n’ont pas vieilli et qui s’accordent parfaitement avec l’ambiance engageante et le rythme velouté du mois saint. À peine installé dans cette ambiance, à peine ai-je commencé à siroter un café bien serré, au secret bien gardé par ceux qui fréquentent ces lieux, qu’une vieille femme, grande et maigre, portant des vêtements amples, s’est arrêtée face à moi. Elle m’interpella avec ses petits yeux creusés par les rides et sur lesquels les longues années ont jeté comme un voile translucide. Elle marqua un silence, puis remua ses lèvres et dit d’une voix aiguë : «As-tu besoin d’un livre? » Elle attendait de moi une réponse. Mais elle remarqua que je ne faisais pas attention à elle. Elle ajouta sur un ton ferme en pointant son petit doigt vers une porte entrouverte : « Je vends des livres.»
La petite librairie est remplie de livres dont les titres attirent les visiteurs, et ce, en dépit de leurs prix exorbitants.
Debout, je commence à parcourir les titres et à feuilleter les œuvres. Je lis verticalement quelques pages que je choisis au hasard. Telle fut, depuis mon jeune âge, ma méthode de lecture des livres que j’ai envie d’acquérir.
Alors que j’examine le nom de l’écrivain d’un roman portant un titre énigmatique «Le silence», je sentis, soudain, une main tapoter doucement mon épaule. J’ai levé la tête, et c’est alors que je découvris mon ami marocain Salah ben Aissa avec sa petite taille et sa marche lourde. Et voilà, je me retrouve entouré, embrassé, enlacé, pris dans ses bras bien charnus. Il m’a pris par la main en me disant le plus naturellement du monde : « À présent, tu es mon invité ! »
De la petite librairie, je me retrouve vite chez lui, dans sa grande bibliothèque, ayant traversé une avenue longue et large portant le nom de “Zarkatouni” et poussé une grande porte cloutée.
Et c’est parti pour une agréable matinée. Les œuvres autour de moi parlent de tous les temps, universellement. Elles expriment les dilemmes de l’humaine condition et demeurent donc éternellement actuelles.
Dans son roman «Querelle», Kevin Lambert lance une mise en garde à tous ceux qui prétendent douter de la pérennité de l’écrit et l’actualité de son rôle efficient dans l’éducation, la prise de conscience et l’enracinement des hautes valeurs humaines. Car en faisant ainsi, il renforce les fondements de la civilisation et relève l’homme dans tous les domaines. Ainsi, dans toutes les périodes transitoires qu’avait connues le monde depuis l’invention de l’imprimerie et la vulgarisation du support papier, les éternels pessimistes nous parlent de «la fin de l’écrit» mais leurs prédictions volent en éclats, car le livre demeure contemporain de toutes les générations, parce qu’il illustre par le verbe écrit des émotions, attitudes et comportements qui se retrouvent, à l’identique, au fil des siècles. C’est un peu comme les étoiles qui continuent de briller à nos yeux quand les noires prophéties nous les disent mortes depuis la nuit des temps.
Ce sujet, il est vrai, n’est pas nouveau. Il est même au cœur de débats dans tout le monde. Mais mon ami Salah ben Aissa, historien de renommée, lui restitue une part de son actualité en le situant au sein des processus sociologiques et culturels en me rappelant que l’une des grandes richesses des livres est, en effet, de fournir un socle, la conviction que l’on est situé dans un ensemble où une foule d’ancêtres continue de nous parler, pour autant qu’on veuille les écouter.

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