Déminage du langage

Acalifourchon sur la Méditerranée, la chaleur, quasi tropicale, grille Tunisiens et Français réunis. «Ces feux sont des ogres», proclame, en Gironde, la préfète stupéfaite. Par la métaphore, elle réagit au tsunami de l’incendie. En Tunisie, l’emploi, controversé, du mot «délestage» pour expliquer les coupures d’eau et d’électricité surexcite la chronique médiatique et politique. L’autorité promet de sévir sans tarder en cas de responsabilité malintentionnée.

A ce propos, Mohamed Ali Jemâoui, directeur d’une grande surface, me dit, le 24 juillet : «Gérer un magasin n’est déjà pas de tout repos, que dire d’un pays tout entier à diriger, surtout en ce moment où la Tunisie essaye de valoriser sa position dans le concert des nations.»

Dans ces conditions malaisées, le délestage masque-t-il un sabotage ? Puissant préservatif contre le bavardage, ce «discours sans vie», écrivait Heidegger, le déminage du langage exfiltre les stéréotypes et les jugements de valeur inhérents à des mots tels que “beldi” et “barrani”. Mine de rien, le premier chérit tout le bien et le second trimbale tout le trivial. Bête noire du bourguibisme et du kémalisme, le régionalisme, autre manière langagière truffée de pièges, réduit la personne à sa mise en relation avec une région.

Pour le meilleur ou le pire, celui-ci est “jerbi”, celui-là serait “jridi” et ce troisième larron a tout l’air d’un “jendoubi”. Que signifie ce charivari ? Outre la subdivision administrative et la connotation économique, intervient, aussi, une coloration psychosociologique dans la représentation collective de la région.
Ainsi, l’appellation «jridi» attire la moquerie. Une série d’énonciations corrobore la stigmatisation «Ijridi 5arnane» dit-on. Ce ronchonneur inspire au timonier interviewé le 21 juillet, Mohamad Najm, ce propos : «Ijridi parle sans arrêt. Il ne supporte pas le silence». Motivé par ce genre de conception, l’auditeur du mot «jridi» sourit et sa façon de dire jette le discrédit sur la population tunisienne de la frange présaharienne.

Imbu de lui-même, le Nordiste sous-estime, à la fois, le Sud et le Sudiste. Avant tout, nous disions «d’où êtes-vous ?» Ce genre d’interrogation nimbé d’inquisition relève du langage courant. Pour les tenants du sens commun, chaque lieu de naissance et d’existence délivre un certificat d’excellence ou bien l’attestation de la disqualification. Si je suis né à Bab Souika, tout va très bien, madame la marquise. Mais si, par malheur, j’ai commis l’erreur d’avoir ouvert les yeux à Matmata, cela ne va pas, pour moi, et me range parmi les voués à la calomnie. Une désapprobation sous-tend la simple désignation. D’où provient le mot «jridi ?» Et d’où sourd l’a priori plaqué sur lui ? Le palmier dattier, par son hégémonie culturale au niveau local, surdétermine la nomination de la population dite «jridia». La mise en rapport métaphorique, aléatoire, accidentelle, circonstancielle, conjoncturelle, gratuite, privée de la moindre fondation substantielle, échappe aux tenants des catégories de pensée inculquées par les imbus de leur supériorité. De là, provient la calamité où pataugent les Américains, se croyant supérieurs aux Iraniens, ce peuple de savants pris pour des ignorants. La représentation sociale du «jridi» donne à voir le culturel pour le naturel. L’opération, frauduleuse, fallacieuse et crapuleuse identifie la personne humaine au mépris. Dans l’ouvrage titré «La logique des noms propres», S. Kripke, sans le savoir, disqualifie cet a priori et tord le cou aux abrutis.

Loin des jugements de valeur, le nom, ce «désignateur rigide», «désigne le même objet en n’importe quel univers possible». De même, pour P. Ziff, le nom propre désigne «un point fixe dans un monde mouvant». Le terme «jridi» passe du langage au sabotage.

Nous sommes otages et prisonniers de paroles à désinfecter. Avec ses grands espaces et ses gazelles, modèle de finesse à rendre jalouses les déesses, le jrid, superbe, est là , mais ce “jridi”, pur produit de l’idiotie, n’existe pas. Nous nous prenons pour de parfaits civilisés mais à l’aune de ce persiflage infiltré au cœur des mots employés, nous sommes des sauvages. Et à l’extrême opposé de ce lugubre dérapage, apparaît le soin donné au ciselage du beau langage.

Related posts

Festivals sous le feu

Repenser la séance unique

Où va-t-on ?