Deux filières au cœur des besoins nutritionnels des Tunisiens et de l’économie nationale traversent une crise structurelle profonde qui s’aggrave d’une année à l’autre dans une incapacité inouïe de l’Etat à en venir à bout : le lait et la viande rouge. Dans un pays où l’agriculture est un secteur stratégique et qui, à une époque pas très lointaine, a atteint l’autosuffisance en lait, la quasi-faillite de ces deux filières est inadmissible. Quand des Tunisiens en arrivent à oublier le goût de la viande bovine ou ovine et le petit éleveur à se séparer de son bétail pour ne plus vendre à perte son litre de lait, c’est une honte. Car la situation n’est pas conjoncturelle, elle est l’aboutissement d’un modèle à bout de souffle que des mesures inefficaces tentent de faire survivre.
Le cœur du problème, que tout le monde connaît, est un déséquilibre devenu intenable entre le coût de production d’un litre de lait (de 1,500 DT à 1,900 DT) et le prix fixé par l’Etat payé à l’éleveur (1,340 DT). Ce manque à gagner n’a cessé, par ailleurs, de grimper en raison de la flambée des prix des aliments pour bétail. Le résultat est sans appel. La Tunisie perd petit à petit son cheptel, les petits éleveurs, pris à la gorge, préférant se convertir à d’autres activités plus lucratives, cèdent leurs bêtes aux abattoirs ou aux circuits parallèles. Cette saignée du cheptel se paie cash à la boucherie. Le kilo d’agneau a atteint 70, voire 80 DT, si ce n’est plus, avant l’Aïd Al Idha 2026. Les moutons de l’Aïd ont été négociés à partir de 1000 et 1500 DT. Pour des milliers de familles tunisiennes, le mouton de l’Aïd est devenu un produit de luxe.
L’origine du mal est connue depuis longtemps : un modèle d’élevage dépendant des fourrages importés, ce qui expose la filière aux moindres chocs externes et aux spéculateurs. A cela s’ajoute une politique de prix administrés qui fait porter par le seul éleveur le poids de la politique sociale de subvention destinée aux consommateurs. Omettant que l’éleveur est aussi un citoyen qui a besoin d’être soutenu pour faire vivre ses bêtes et préserver son activité. C’est donc l’impasse. Et il est inadmissible que l’Etat continue de prendre des mesures ponctuelles inefficaces.
Il est désormais urgent d’agir dans le bon sens, de changer de logique et de vision. Il s’agit de sauver nos filières lait et viande et nos éleveurs tout en préservant le pouvoir d’achat du consommateur. Pour ce faire, la libéralisation progressive des prix à la production s’impose, l’éleveur doit pouvoir vivre dignement de son activité. Mais aussi, mieux orienter l’effort budgétaire de l’Etat en termes de subventions vers ceux qui en ont le plus besoin. Il faut oser traduire cet effort en une aide directe et ciblée aux familles les plus modestes sous forme de transferts monétaires, de cartes de compensation ou autres. D’aucuns se souviennent que ce travail a été, il n’y a pas si longtemps, accompli mais il est resté dans les tiroirs. Enfin, il conviendrait d’investir massivement dans la production fourragère locale afin de réduire les importations et accélérer la reconstitution du cheptel.
Il est inconcevable que ces filières stratégiques s’effondrent dans le silence et l’inertie car leur faillite entraînera celle de tout un secteur économique et la capacité alimentaire du pays. Le statu quo est en train de détruire à la fois les éleveurs et l’accès des Tunisiens à des produits de première nécessité.
L’Etat est appelé à agir, à prendre des décisions courageuses, à changer de modèle de production afin de répondre aux besoins de tout un chacun et, surtout, servir l’intérêt du pays. Il ne s’agit pas de satisfaire une partie au détriment d’une autre mais de permettre à l’économie tunisienne de sortir d’un de ses goulots d’étranglement.
Pour ce faire, une concertation engagée loin des calculs étriqués entre tous les intervenants dans ces deux filières sera salutaire. Elle est même urgente.
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