Quand j’ai cédé, avec plaisir, il y a quelques années, à l’invitation d’une organisation culturelle égyptienne installée à la célèbre ville des tombes royales de la vallée des rois pharaons, Louxor, pour participer à un colloque international sur «la souveraineté culturelle», je me suis interrogé sur la signification d’un tel choix, alors que les défis d’un monde en mutation sont nombreux. Depuis des décennies, les colloques sur cette question se sont multipliés sans empêcher les dérives dangereuses qui, lorsqu’elles se produisent, jettent l’opprobre sur les organisateurs de ces colloques et accroissent l’ampleur de la défiance.
Le débat a mal commencé. J’ai essayé d’expliquer ma position critique envers le choix de cette question éminemment idéologique pouvant être source d’incompréhension. Ces rencontres me donnent parfois l’opportunité de «débloquer» certaines situations. J’étais convaincu qu’un chercheur ne doit jamais céder à la manipulation idéologique. Au contraire il doit, avant tout, questionner le thème, puis en donner une interprétation cohérente, vraisemblable, sans dommage pour l’idéal de l’objectivité.
Comme souvent dans l’histoire des colloques, la montée des extrêmes s’accompagne d’un effet miroir. À la radicalisation des chantres de la souveraineté, attachés à une fixation protectionniste, répond celle des mondialistes, dont le glissement exagéré à droite et les positions très libertaires tranchent avec les méthodes académiques traditionnelles.
Face à l’ampleur des surenchères, j’ai jugé nécessaire d’intervenir en vue de clarifier les choses et d’aborder de façon réaliste le concept de «souveraineté culturelle» en tenant compte bien évidemment des évolutions intervenues au niveau de la signification du concept de «souveraineté» en général et de «souveraineté culturelle» en particulier et les mécanismes qui doivent être mis en œuvre pour que l’exercice du pouvoir souverain embrasse la culture, domaine hautement symbolique et particulièrement exposé aux influences, aux ingérences et aux convoitises extérieures.
Les États-Unis, première puissance mondiale, n’ont-ils pas accusé la Russie d’ingérence inadmissible dans l’élection présidentielle américaine en 2016, ce qui signifie atteinte aux valeurs démocratiques qui font partie intégrante de la souveraineté culturelle américaine ? l’Union européenne, puissant groupement économique régional, n’a pas été impuissante à s’opposer à l’hégémonie linguistique, artistique et culturelle américaine ?
Si les grandes puissances et les grands groupements régionaux se plaignent des atteintes portées à leur «souveraineté culturelle», donc à leur autonomie de décision dans ce domaine, que dire alors des petits pays ?
Pourrait-on, dans ce contexte, sauvegarder la spécificité culturelle ? Ou, autrement dit, pourrait-on posséder une autonomie culturelle alors que tous les pays sont contraints d’ouvrir leurs frontières à une concurrence mondiale inéquitable ?
L’ouverture culturelle n’est ni une bénédiction ni une malédiction. C’est un état de fait que la télévision, le satellite, le numérique, les réseaux sociaux portent, tous, en germe. Rien ne lui échappe, et les adversaires les plus acharnés de cette ouverture eux-mêmes se meuvent dans son champ.
Devant cette évidence, on n’a plus le temps de se fourrer la tête dans le déni. Donc, un colloque sur la «souveraineté culturelle» a de quoi prêter à controverse, mais il est significateur d’un climat de surenchère, avec ses règlements de comptes et la paranoïa de ses acteurs.