Le 17 décembre 2010. On y pense, puis on l’oublie. Bien sûr, chacun sait que l’immolation par le feu d’un vendeur ambulant de fruits et légumes à Sidi Bouzid a existé et fut immensément célébrée. D’ailleurs, s’il est un «art» où les Tunisiens excellent, c’est bien celui de la commémoration. Faut-il pour autant que nous abordions cette date avec un angélisme incandescent ? Les Tunisiens ont droit à une plus grande transparence, afin d’être assurés que cet événement était l’étincelle qui a provoqué le soulèvement.
Cela dure depuis quinze ans et les esprits les plus «affutés» trébuchent sur le rapport au fait «révolutionnaire» de cette fameuse date. Pire encore, à propos de cette «mystérieuse immolation», notre intelligentsia assume un risque forcément très élevé, celui de l’ambiguïté. Il m’a été donné d’entendre plusieurs intellectuels très médiatisés observer que l’explication devait être recherchée non dans l’absence d’un «héros révolutionnaire» en cette date, mais dans l’impossibilité qu’il y en eut un. Dans le flou, n’importe qui peut devenir un «héros». Il suffit que le pouvoir autoritaire s’écroule. Soit tu t’écroules avec, soit tu deviens «héros».
Cette confusion pousse certains à se rassurer à bon compte. En revanche, les Tunisiens, en général, en ont assez de cette cacophonie, elle les pousse à l’indifférence, à la déception et au désespoir.
L’ironie, l’un des seuls luxes qui restent en abondance dans notre société d’aujourd’hui, est que le coup fatal qui avait provoqué le départ de Ben Ali et la chute de son régime n’était pas venue de cette immolation, mais de son propre entourage. Ceux qui l’ont trahi et l’ont poussé à quitter le pays avaient fait semblant de lui témoigner mille égards. La question n’est pas de savoir qui est le «héros», mais plutôt comment empêcher que certains «faux héros» exploitent la tragédie. Les mensonges sont si virulents que le citoyen ordinaire a du mal à démêler la vérité de la fiction. Il y a des limites à ce que l’opinion peut digérer. Comme à la fin d’un film de fiction, le mensonge survit à la logique et la vérité s’évapore dans un écran de fumée. Les peuples, lorsqu’ils sont ébranlés, peuvent être attirés par le mensonge qui leur est «vendu» comme une vérité.
La lutte pour la vérité menée par plusieurs chercheurs, qui essayent de dire à voix haute ce que plusieurs ne veulent pas entendre collectivement et individuellement, peut rester emblématique pourvu qu’on se montre lucide sur ses limites. Parce que, tout simplement, écrire le réel de cet événement tragique, ne consiste pas à promener un miroir le long d’un fait divers, à savoir décrire fidèlement les victimes et les lieux. Ni même s’inspirer de faits vécus.
Pour construire la vérité, il fallait d’abord démolir le mensonge. Voilà pourquoi plusieurs personnes averties ne prétendent pas énoncer la «vérité cachée» de ce fameux 17 décembre 2010, elles souhaitent, tout simplement, sombrer dans son opacité. Je ne vois dans cette tendance qu’une propension à régresser et à céder aux comportements les plus infantiles. Ils ont peut-être compris que, dans un pays éruptif comme le nôtre, il n’est pas toléré de franchir tous les cercles de l’enfer même si cette démarche controversée risque de jeter le doute sur leur crédibilité et sur leur honnêteté. Ce comportement et ses variations restent à analyser plus finement, en fonction des particularités purement tunisiennes. Le seul moyen pouvant déconstruire le mensonge est le temps, impossible à dompter, il dévale comme un torrent. Son cours est encore plus implacable dans une société soumise au syndrome impitoyable des mythologies personnelles.
Pour apporter un peu de sérénité dans tout ce brouillis, il convient de rappeler que rien n’est plus stimulant que d’essayer de traiter sérieusement un sujet aussi mystérieux que celui de cette fameuse date. Ce rappel doit, impérativement, servir à s’interroger, à chercher ce qui est vrai ou ne l’est pas, ce qui est juste ou non. Cela s’appelle penser librement et honnêtement.
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