Les élèves tunisiens du lycée Carnot hurlaient « à bas Paye ». L’évacuation pointait à l’horizon : Al Jala ! Al jala !
Jalal Jehane, l’un de ces lycéens, plus tard devenu saint-cyrien puis haut gradé de l’armée, préparait les soldats pour aller, à Bizerte attaquer la caserne des Français. Lors de son décès, Jalal, mon cousin et beau-frère obtenait les honneurs militaires. Juché sur le blindé, le cercueil m’impressionnait. Mais les intimes, eux seuls, connaissaient les dessous aléatoires de la gloire.
Au débouché d’une gestation de sept mois, prématuré, il fut déposé dans un récipient jusqu’au moment où la chienne du logis vint le saisir entre ses dents. Alors, il émit un son, Noureddine, son père, le prend et il fut sauvé d’une mort assurée. Il s’en est fallu de peu pour que ce cousin à l’humeur parfois sombre ne quitte jamais le royaume des ombres. « L’être est, le non-être n’est pas », écrivait Parménide, plagié par Shakespeare, ce Cheikh Zoubeir selon Kadafi. Facile ce passage de l’être au néant et de la vie à la mort n’a guère besoin de passeport. Le 15 octobre, une interview me rappelle Jalel et sa résurrection providentielle.
Tawfik Chaâbane, natif de Monastir, ingénieur, occupait une fonction haut perchée à l’usine sidérurgique d’Al fouledh, implantée au temps où le pays s’industrialisait avec les Ateliers mécanique du sahel et la sucrerie de Béjà.
Au stade Fœtal, Tawfik ne bougeait pas et paraissait tout à fait inanimé. Le médecin traitant propose l’avortement provoqué. Le père s’y oppose et dit : « Non, tant que le ventre de la mère ne l’éjecte pas spontanément, il est vivant. » En l’an 1938, Emile-Chartier, surnommé Alain, écrivait dans ses “Propos sur la religion”, « Penser c’est dire non ». Grâce à ce non paternel, Taoufik naîtra donc puis réussira les études et l’emploi. Outre son activité industrielle, cet ingénieur gère sa ferme dite “Néfiss”, au Nord de la Tunisie bordée par la Méditerranée dans la zone géographique prospère où les oliviers furent cultivés depuis des millénaires. Labellisée « SINGARIS » l’huile est produite par l’huilerie de la ferme à partir d’olives cueillies à la main, sans bâton ni cornes d’ovin, ces fruits sont triturés à froid le jour de leur cueillette.
Ensuite, l’huile est filtrée dans des citernes en acier inoxydable à l’abri de l’oxygène, de la chaleur et de la lumière. Ces mesures convergent vers la production de l’huile extra-vierge. L’agriculteur, ingénieur de haut niveau, connaisseur des principes nouveaux, ne recourt ni aux herbicides, ni aux pesticides. Ovins, bovins, caprins, oies, canards et poules assurent la saine fumure. Qui dit mieux en ces temps frileux d’une économie assiégée de soucis ? Et quelle interprétation suggère pareille investigation ?
Quand Alexandre Minkowski remet en question le serment d’Hippocrate, sa prise de position, parfois sensée, trébuche quelquefois lorsque la vie doit être sauvée à tout prix. Dans ces conditions, Minkowshi n’ajoute pas de l’eau à son vin, mais, d’une main, il boit son eau et, de l’autre il cuve son vin : « Je conçois très bien que vous soyez hostiles à l’avortement au nom du respect de la vie et de votre foi, mais je suis venu vous dire comment moi, qui suis presque incroyant, je vis l’avortement au nom d’une certaine souffrance humaine que nous autres, praticiens, sommes obligés de prendre en considération ». Etre pour ou contre l’avortement dépend des situations. Dans les deux cas, ceux de Jalal Jehane et de Tawfik Chaâbane, l’échappée à la mort certaine cède le terrain à l’histoire d’une vie bien remplie. Les miracles du ciel étoilé n’existent pas, ceux de la terre nourricière adviennent parfois. Ainsi parlaient nos deux rescapés.
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