Prise entre une inflation structurelle due en grande partie à la rareté de l’offre et une inflation importée et une balance des paiements sous pression, la Banque centrale de Tunisie (BCT) mène une politique monétaire restrictive, maintenant son taux directeur à un niveau élevé. Une telle orientation est indispensable pour défendre la valeur du dinar et prévenir une crise monétaire, mais elle constitue un frein à l’investissement privé et à la croissance.
Par Mohamed ben Naceur
Le cœur du problème réside dans les difficultés budgétaires de l’État, imposant à la BCT un financement direct de plus en plus important. C’est ce qui est appelé « monétisation de la dette ».
Le bras monétaire face à la crise de l’offre et de la balance des paiements
Depuis quelques années, la politique monétaire en Tunisie est basée sur une stratégie défensive. La BCT maintient fermement son taux directeur autour de 7,5%, resté très longtemps à 8%, non pas pour juguler une demande excessive déjà faible, mais pour défendre le dinar et contrer l’inflation. Le diagnostic est clair : l’inflation est majoritairement alimentée par des chocs d’offre (rareté des biens) rendant les taux d’intérêt traditionnellement peu efficaces.
Toutefois, ce taux élevé demeure l’unique solution face à une dépréciation continue du dinar, risque majeur qui menacerait la balance des paiements. Sans financement extérieur conséquent, une baisse des taux provoquerait une fuite de capitaux, une dépréciation du dinar et l’emballement des prix des importations. La BCT se trouve ainsi contrainte de sacrifier la croissance à court terme pour éviter une crise monétaire plus profonde.
Un frein à l’investissement et à la reprise économique
Cependant, l’effet immédiat et coûteux de cette politique est la faiblesse de l’investissement privé. Le coût du crédit est devenu insupportable pour les PME, freinant aussi bien l’émergence de nouveaux projets que le développement des projets existants. En effet, bien que le taux d’intérêt réel soit positif, le rendement économique est en dessous du taux d’intérêt. Cette situation est aggravée par les difficultés budgétaires : par manque de moyens financiers, il est difficile de stimuler la demande et d’investir pour résoudre les problèmes d’offre.
Concrètement, la BCT est prise au piège. Sa rigueur, nécessaire pour la stabilité monétaire, empêche les entreprises d’investir pour améliorer l’offre locale future et réduire la dépendance structurelle aux importations, qui est pourtant la véritable clé de la désinflation à long terme.
Le risque du financement du déficit
La théorie économique élémentaire nous enseigne que le rôle de la BCT, comme toutes les banques centrales, est d’être la banque des banques, garante de la stabilité monétaire et non la banque de l’État. Le rôle de la BCT ne doit, sous aucun prétexte, dériver vers la fonction unique de financer le déficit budgétaire. L’idée de forcer la BCT à monétiser la dette par des avances directes est un danger pour la monnaie nationale.
Ce risque est d’autant plus grand qu’il est en passe de devenir une habitude : la BCT a déjà été sollicitée pour un financement à hauteur de 7 milliards de dinars en 2024, et une somme similaire en 2025, et une nouvelle enveloppe de 11 milliards de dinars prévue pour 2026.
Un tel acte briserait la crédibilité de la BCT, signalant une perte totale de contrôle et ouvrant la voie à l’hyperinflation et à une crise de confiance irréversible. Le rôle de la BCT est d’imposer, par sa rigueur monétaire, la discipline au gouvernement pour qu’il procède à l’assainissement de ses finances publiques et recherche des solutions de financement saines.
Les réformes structurelles restent la solution la plus efficace
La reprise de l’investissement et la baisse des taux d’intérêt sont conditionnées par la capacité du gouvernement à mettre en place un plan de réformes globales. Cela passe par la sécurisation du dinar à travers la promotion des flux de devises, qui est un prérequis incontournable pour tout programme de réformes.
Cependant, il est impératif d’abandonner les approches de planification traditionnelles afin de garantir plus de visibilité. Le nouveau plan de développement 2026-2030 doit logiquement prendre la forme d’un véritable guide des réformes structurelles, comprenant un plan d’action détaillé avec un chronogramme de mise en œuvre précis. C’est uniquement par une planification rigoureuse que les réformes pourront redémarrer la croissance, désamorcer l’inflation et créer un environnement de confiance pour les investisseurs.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, la BCT sera contrainte de camper sur sa position défensive, mais très coûteuse. Le chemin vers une reprise saine passe par une accélération des réformes structurelles ancrées dans un plan de développement moderne et clair, la seule solution capable de rendre l’économie moins vulnérable aux chocs externes et de libérer l’outil monétaire pour la croissance.