En ces temps d’incertitude, à un moment où toutes les élites sont contestées, attaquées, vilipendées, il est facile de dresser un réquisitoire contre l’élitisme tel qu’il est pratiqué dans notre pays. Une nouvelle génération d’élites, protectionniste, identitaire et isolationniste se fait jour. Elle ne recule devant aucune exagération, elle accumule les contre-vérités, elle insulte tous ceux qui s’opposent à ses idées. Le respect humain, la dignité personnelle et les usages lui sont parfaitement indifférents. Ce psychodrame est aujourd’hui le produit de plusieurs pathologies. Un cocktail détonnant. Un carburant qui alimente l’effondrement culturel et moral que vivent les Tunisiens quotidiennement. Si nos élites font de plus en plus penser aux morts-vivants des films d’horreur, c’est parce que, depuis une quinzaine d’années, elles renient le sens de la responsabilité morale et piétinent ses valeurs. C’est le degré zéro de l’aptitude intellectuelle : pas de style, pas de communication, pas de psychologie sociale, pas d’imagination créatrice et pas de crédibilité. Elles sont déconsidérées parce qu’elles vivent dans les brouillards de l’arrogance, et surtout parce qu’elles ne savent pas se tenir. Leur arrivisme, misérablement abject, qui fait feu de tout bois, depuis le 14 janvier 2011, ne cesse de délivrer le message incorrect de l’élitisme, et la déraison semble plus que jamais gouverner leurs esprits. À force de semer des idioties à pleines mains, de provoquer des «batailles» sans buts ni pensées, de lancer des sottises au lieu d’idées nettes et précises, les voilà arrivées au bord du gouffre. Elles ressemblent de plus en plus à leur caricature : personnes «distinguées» mais hors sol, éthérées, qui semblent vivre dans les limbes, au-dessus d’elles-mêmes. On peut tout dire. La provocation à deux balles, la vulgarité, la mauvaise foi, les idées générales les plus sottes peuvent donner, aujourd’hui, des «élites» exagérément médiatisées.
Les points communs entre ces élites et les pseudo-joueurs de notre misérable football, ce sont les tacles. Ces gens passent leur temps à tacler et à être taclés. C’est une cruelle collision d’agendas, qui donne à voir toute l’étendue du cynisme et de la duplicité d’une élite ne possédant qu’une tonalité shakespearienne ! Celle des ultimes désillusions.
Cette fresque profondément burlesque dit la décadence morale d’une société en désarroi. Mais elle pointe aussi les fragilités des fondations du système culturel et éducatif, et les possibilités insoupçonnées d’y résister. Ce qui se brise ici, c’est la méritocratie, la responsabilité morale, la liberté intellectuelle, le rêve, la dignité et, à travers tout cela, une certaine idée que notre peuple faisait encore de ses élites.
Au cours de la dernière quinzaine d’années s’est opéré un retournement dramatique du comportement élitiste dans la mesure où les vrais intellectuels apparaissent comme les principales sources de perturbation dans la société alors que, par un effet de contraste, les ignorants et les charlatans représentent la cohérence et le bon modèle !
La situation est critique, en effet, et il est désormais impossible de l’ignorer. Les évènements vont de travers, dans une sorte d’accumulation cauchemardesque, consolidant les menaces sur notre société, leur étendue, l’irréversibilité des dommages qui se multiplient.
Il aurait été miraculeux, dans cette situation, que les citoyens ne perdent pas confiance en leurs élites.
La leçon à tirer est claire. Elle nous révèle que nos élites ont couru à leur perte en s’offrant une échappée dans un arrivisme béant, prêt à les engloutir, aussi inconscients du danger que les passagers du Titanic avant la collision avec l’iceberg.
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