Le phosphate et ses dérivés sont une vieille histoire tunisienne qui remonte à la fin du XIXe-début du XXe siècle, époque où ont été découverts les premiers gisements. Les premières extractions datent de 1900 par la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa. Durant les années 1950, l’exploitation passe à l’étape de la valorisation et de la production des engrais phosphatés avec la création de la SIAPE à Sfax puis du Groupe chimique (GCT) dans les années 1970 à Gabès pour la production d’acide phosphorique.
Des mastodontes à l’époque de l’indépendance, des fleurons de l’industrie tunisienne pendant des décennies grâce à la première richesse naturelle de la Tunisie, le phosphate. Sur le plan économique et social, le bénéfice était sans appel : création de richesses et forte employabilité pour les deux villes et leurs alentours. La réputation de la bonne santé socioéconomique des deux mastodontes ne va pourtant pas durer.
Sous la pression des mouvements sociaux qui ont tout bloqué, aussi bien les sites d’extraction que les sites de transformation, pendant les premières années post-révolution (2011), les deux entreprises publiques vont procéder à des recrutements massifs, par milliers, afin d’apaiser la colère sociale. Le résultat est sans appel : les deux entreprises publiques donnent des signes d’essoufflement et affichent pour la première fois des déficits financiers.
Ces deux prunelles de l’industrie tunisienne, tout comme la NPK et la SIAPE à Sfax, ne sont pas qu’un atout stratégique, elles sont aussi un problème national, sources de pollutions diverses impactant autant la santé du citoyen riverain que la qualité du sol, de l’air et de la mer. Une catastrophe environnementale. Il serait insensé de condamner aujourd’hui le choix d’un site après tant d’années de loyaux services, un choix fait avant que l’urbanisme n’envahisse les plaines, les vallées et les montagnes et avant que la densité urbaine n’atteigne des taux importants autour des pôles industriels de grande employabilité. Il est connu que les populations cherchent toujours à s’installer dans les zones où il est plus facile de trouver de l’emploi et les commodités quotidiennes (eau, électricité…). Les problèmes environnementaux impactant la santé des citoyens, en particulier les riverains, ne datent pas d’aujourd’hui, ils sont anciens et des solutions ont pu être parfois trouvées.
Durant les années 90, suite à une grande mobilisation contre la pollution atmosphérique, les Sfaxiens ont exigé la fermeture de la NPK et de la SIAPE. Ils l’ont obtenue, d’abord, pour la NPK dont le site a fait l’objet d’un grand projet de dépollution (Taparura). Puis, ce fut le tour de la SIAPE en 2019. Aujourd’hui, ce sont les Gabésiens qui ont décidé de prendre leur destin en main. A coups de manifestations imposantes réprimées par les forces sécuritaires, leur revendication première est le démantèlement des unités du Groupe chimique tunisien. A court terme, ce serait un crash économique surtout en ces moments de difficultés financières et économiques. Cependant, l’élimination urgente des sources de dégagements des gaz toxiques, responsables ces dernières semaines de nombreux cas de suffocation parmi la population, est non négociable. Le gouvernement est acculé à trouver les moyens et les solutions qui s’imposent. En 2017, il s’était bien engagé à démanteler progressivement les unités de production de l’acide sulfurique du GCT et à les remplacer par une nouvelle zone industrielle conforme aux standards internationaux. Il serait judicieux, pour gagner du temps, de tirer les précédentes études des fonds de tiroirs et de relancer le projet avec les ajustements nécessaires si besoin est.
Il restera néanmoins un autre problème non moins crucial à régler, le coût social du démantèlement des unités du GCT qui emploie autour de 4200 agents et cadres. Seront-ils soumis au chômage technique en attendant une éventuelle reprise des activités avec des procédés de production plus propres, plus conformes aux standards environnementaux ? Seront-ils redéployés dans d’autres entreprises publiques industrielles ? C’est là un problème social majeur qu’il importe d’examiner avec la plus grande urgence et la plus grande vigilance car la Tunisie, qui commence à afficher des résultats, certes timides mais encourageants, au niveau des indicateurs économiques, ne dispose pas encore des moyens nécessaires pour supporter une nouvelle surcharge financière sans contrepartie en termes de productivité (en cas de chômage technique), comme ce fut le cas pour les sociétés de jardinage créées de toutes pièces pendant les premières années de la révolution afin d’absorber des milliers de chômeurs sous forme d’emplois fictifs. On parle de 11 mille ouvriers casés dans des « sociétés de jardinage » pour une masse salariale de 140 millions de dinars par an, sans rendement effectif. En attendant, la santé des habitants de Gabès et ses environs demeure la priorité des priorités. Il est souhaitable que, parallèlement à la suppression immédiate des dégagements des gaz toxiques des cheminées polluantes du GCT, le ministère de la Santé redouble d’efforts en matière de prise en charge des maladies respiratoires dans la région et des pathologies cancéreuses attribuées à tort ou à raison aux pollutions terrestres, marines et atmosphériques qui gâchent la vie des Gabésiens. Il est temps que des études profondes et sérieuses soient menées par les institutions de l’Etat pour confirmer ou infirmer cette conviction parmi la population.
Si l’accusation venait à être confirmée, l’Etat serait dans l’obligation de faire le choix qui s’impose : éliminer totalement les sources de pollution et doter Gabès d’autres activités économiques plus conformes à ses vocations premières agricoles et touristiques.
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