Par Mohamed Ben Naceur
Récemment, l’annonce par la Banque centrale de Tunisie (BCT) de l’émission d’une nouvelle série de billets de 50 dinars a déclenché un débat vif qui a, de manière inattendue, attiré l’opinion publique. Ce débat, que nous qualifions de « stérile », est d’autant plus absurde que, contrairement aux spéculations initiales, la BCT n’a pas introduit de nouveau design ni changé les figures historiques. La seule modification notable est le changement de la signature du précédent Gouverneur par celle de l’actuel. Cet acte, habituellement un simple ajustement technique et protocolaire, a été interprété comme un signal économique fort, alimentant une polémique disproportionnée dans les médias et parmi les économistes.
Le dilemme du statu quo et le coût de l’impression
Le cœur du débat n’est pas tant l’impression de nouveaux billets, mais bien la hausse continue de la monnaie fiduciaire qui ne cesse d’atteindre de nouveaux records. Dans ce contexte d’inquiétude généralisée, la polémique s’est cristallisée autour du coût d’impression d’une nouvelle série. Même avec un design inchangé, cette opération représente une dépense significative pour un État aux finances déjà tendues.
Des critiques estiment que la BCT aurait dû prioriser la lutte contre la crise de liquidité que traverse le pays. Ils jugent que cette dépense, uniquement motivée par un changement de signature et non par un impératif de sécurité monétaire ou de design, est superflue et illustre un manque de rigueur budgétaire. De plus, l’introduction d’une nouvelle série de billets est perçue, souvent à tort, comme un signe de relance de l’impression de monnaie, soulevant des craintes d’aggravation de l’inflation. Ce signal est d’autant plus amplifié que le public est déjà sensibilisé aux pratiques antérieures de monétisation du déficit. L’opération est pourtant officiellement destinée à remplacer les billets usagés et à actualiser la monnaie fiduciaire en circulation dans un contexte de hausse de la demande de cash. En effet, la théorie économique élémentaire nous enseigne que l’offre de monnaie est constituée par les dépôts et la monnaie en circulation (les contreparties de la masse monétaire). Le remplacement d’une partie de la monnaie en circulation n’a donc aucun effet sur ces déterminants fondamentaux.
La nécessité monétaire éclipsée par le vrai débat
La BCT fait pourtant face à un impératif technique fondamental : le renouvellement régulier des billets endommagés et l’ajustement aux besoins de liquidité. Dans un pays où l’utilisation du cash ne cesse de croître, avec des billets et monnaies en circulation frôlant les 26 milliards de dinars, la Banque centrale doit constamment injecter de nouvelles coupures pour garantir l’approvisionnement des banques et des Distributeurs automatiques de billets (DAB). Partant, si cette tendance à la thésaurisation se poursuit, la BCT sera encore obligée d’émettre plus de monnaie fiduciaire dans l’économie pour satisfaire les besoins du public.
La polémique stérile, en se focalisant sur un acte protocolaire, a complètement éclipsé le vrai débat sur la politique monétaire. Ce débat de fond devrait notamment porter sur la gestion de la liquidité : comment la BCT gère-t-elle l’augmentation massive du cash et la baisse des dépôts, et quelles sont les conséquences réelles sur le financement de l’économie ? Cette thésaurisation prive les banques de dépôts stables nécessaires au financement de l’investissement productif.
Un autre axe essentiel concerne la lutte contre l’informel : pourquoi les agents économiques continuent-ils de thésauriser du cash plutôt que d’utiliser les circuits bancaires ? La progression constante du cash est le baromètre le plus fiable de la taille de l’économie parallèle en Tunisie. Enfin, une question d’actualité mérite une analyse approfondie : la hausse du cash est-elle vraiment due à la nouvelle loi sur les chèques ? Cette interrogation cruciale permettrait de déterminer si la nouvelle législation a accéléré le mouvement du «cash» ou si d’autres facteurs structurels comme la méfiance et l’inflation sont les véritables moteurs de ce phénomène.
La pédagogie, rempart contre la méfiance
Au final, le changement de signature n’est qu’une formalité administrative qui officialise l’autorité du nouveau Gouverneur sur l’institution monétaire. Cependant, le fait qu’une simple décision technique génère un tel écho montre l’extrême sensibilité du public et des marchés à toute action émanant de la BCT. Cela souligne, plus que jamais, un besoin accru de communication claire et de pédagogie pour éviter que des actes de routine ne soient transformés en crises économiques et ne nuisent, par contagion de la méfiance, à la stabilité financière du pays.