Ils sont revenus ce mercredi 19 novembre battre de nouveau le pavé. Leurs incessants appels et leurs multiples mouvements de contestation pour faire entendre leurs voix et leurs doléances sont restés inaudibles, ignorés. Les accords conclus avec l’autorité de tutelle, rares et insatisfaisants, ne sont pas appliqués. Pourtant, ils sont la colonne vertébrale du secteur de la santé publique, ses piliers, les garants de sa pérennité et de sa durabilité. Eux, ce sont les jeunes médecins, internes et stagiaires, au beau milieu de leur long parcours de formation, qui remplissent les établissements hospitaliers de jour comme de nuit et assurent leur fonctionnement même quand les spécialistes manquent – ils ont émigré par centaines, sinon par milliers –, quand les équipements médicaux sont défaillants, quand les médicaments souffrent de pénurie et disparaissent des pharmacies hospitalières, quand les conditions de travail et de rémunération les poussent à partir plutôt qu’à rester.
Les jeunes médecins ont observé une grève générale le 19 novembre, sont redescendus dans la rue et se sont rassemblés devant le siège de l’ARP où se déroulent les débats parlementaires sur le projet de loi de Finances 2026 et ce jour-là sur le projet de budget du ministère de la Santé. Ils sont venus protester contre la non-application du dernier accord conclu le 3 juillet dernier avec le ministère de la Santé et les atermoiements de La Kasbah qui semble réfléchir sur d’autres projets pour les jeunes médecins. Cet accord porte sur le versement des indemnités de garde aux jeunes médecins exerçant dans tous les hôpitaux du pays, sur l’application des mesures concernant le service civil liées à l’exemption, au report ou à l’affectation à proximité du lieu de résidence et la publication du décret relatif à l’augmentation des salaires des jeunes médecins prévue à partir du 1er janvier 2026. S’agissant des augmentations salariales, le président de la République a décidé, de manière unilatérale sans négociations avec les représentants syndicaux, de revaloriser le Smig, les pensions de retraite et la prime de chômage en 2026. Qu’en sera-t-il des augmentations annoncées en juillet dernier pour les jeunes médecins ? Lesquelles vont-elles être retenues et lesquelles vont-elles être ignorées ? A quoi va aboutir ce chevauchement des décisions concernant les augmentations salariales des jeunes médecins ? C’est la question que se posent aujourd’hui les blouses blanches pour laquelle ils attendent une réponse claire et urgente sinon ils promettent de redescendre dans la rue et de protester autant de fois que cela sera nécessaire. « J’ai besoin de l’hôpital public, ma famille, mes voisins, mes proches et tous les habitants des zones rurales d’où je viens ont besoin du secteur de la santé, ils rêvent d’avoir des structures hospitalières à proximité, je sais ce que cela signifie, c’est pour cela que nous allons lutter et militer jusqu’à la dernière minute parce que nous ne voulons pas quitter notre pays, nous voulons nous améliorer ici, chez nous ». Ce sont les propos d’un des manifestants, un étudiant en médecine qui a déjà les idées bien en place : ne jamais émigrer à l’étranger dans le but de chercher un meilleur avenir parce que l’avenir se construit ici dans le pays ; donc, rester au pays, mais pas dans n’importe quelles conditions, à n’importe quel prix, il faut un changement, ce pourquoi il faut contester, protester, manifester jusqu’à obtenir gain de cause.
En ignorant les attentes de cette jeunesse, principale richesse nationale, qui veut être écoutée et être partenaire du changement, du développement, l’Etat se saborde, il coupe la branche sur laquelle il est assis, il se tire une balle dans le pied, il se borgne un œil parce que cette jeunesse, c’est la relève, ce sont les décideurs et les responsables de demain, c’est l’immunité de la Tunisie contre le sous-développement, la pauvreté, la dépendance, l’avidité des puissances économiques qui sont en passe de refaçonner la géopolitique mondiale en usant d’anciens dogmes que le monde entier croyait révolus, à savoir le suprématisme et la loi du plus fort. Ce jeune étudiant témoigne de la pénurie de médecins et de personnels paramédicaux dans les hôpitaux publics, tous partis (des milliers) travailler ailleurs, en Allemagne, en France, dans les pays du Golfe, où ils trouvent des rémunérations intéressantes, où ils se sentent utiles et respectés pour le travail accompli. Pourquoi ne connaissent-ils pas la même considération dans leur propre pays qui a besoin d’eux mais qui ne sait pas les retenir ? Dans quelques années, si l’hémorragie de la fuite des médecins à l’étranger se poursuit, la Tunisie deviendra un désert médical et il n’y aura même plus de médecins confirmés pour former les nouvelles générations de médecins. Et dire que la santé tunisienne a été, pendant des décennies, une référence régionale et mondiale et la Tunisie une destination médicale privilégiée pour une multitude de nationalités.
Le 22 novembre, Tunis a été traversée par un autre mouvement de protestation contre, cette fois, l’injustice et le recul des libertés. Des activistes de la société civile, des personnalités politiques, des proches et des amis de détenus politiques, de journalistes derrière les barreaux, ont, eux aussi, battu le pavé de la capitale pour faire entendre le bruit de la colère, une colère noire pour exprimer le refus catégorique de l’autoritarisme et le retour au régime de l’homme-Etat. Cette bataille est tout aussi importante pour l’avenir du pays car seul un peuple libre, conscient des enjeux, peut bâtir une nation forte immunisée contre la corruption et les appétits étrangers. Nuance de taille : la liberté n’est pas le fait d’avoir le droit de manifester mais celui d’être entendu, compris et associé à la prise de décision. La liberté, c’est agir, avoir de l’influence, être utile. Les autorités politiques actuelles peuvent-elles l’entendre ?
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