Le grand problème de certains scribes tunisiens, c’est qu’ils ne peuvent prouver leur présence sur la scène culturelle et médiatique qu’en exerçant la passion éhontée d’injurier autrui, de nuire aux symboles impérissables et, par conséquent, de verser dans la prétention, l’effronterie et la fanfaronnade. Ils ne subsistent que grâce à ces viles pratiques.
Nous retrouvons leurs écrits éparpillés dans plus d’un journal et revue, comme s’ils mendiaient à toutes les portes, en multipliant les courbettes serviles, se déshonorant et fiers de le faire. Ils se discréditent davantage en dénichant ceux qui répondent à leurs intérêts, applaudissent à leurs prestations, appuient leurs mensonges et leurs tournures hypocrites et embaument les marécages dans lesquels ils se vautrent. On assiste à l’introjection de l’ignorant agitateur dans la machine culturelle légitime.
On n’aurait peut-être pas dû y prêter attention. Il vaut mieux prendre congé de ces faussaires empestés à qui les scandales n’ont rien enseigné, saisir dans sa bibliothèque quelques livres de Mahmoud Messaâdi, Mohamed Talbi, Taoufik Baccar, cibles préférées de ces braillards, et ouvrir grand ses poumons. Et puis quand même. Il s’agit d’une pratique donquichottesque misérable pouvant devenir avec le temps un très dangereux fléau.
Le problème, il est vrai, n’est pas nouveau. Il est même au cœur de débats depuis plusieurs décennies. Mais nous devons lui restituer une part de son actualité en le situant au sein des processus moraux et éthiques que l’on fait passer rapidement du stade des tentatives marginalisées à celui, plus inquiétant, de la triste réalité quotidienne. Aujourd’hui, toutes ces perversions s’accélèrent rapidement. Plus ou moins voilées. Plus ou moins mêlées. Plus ou moins naïvement célébrées. Cette tentation du lynchage est d’autant plus odieuse qu’elle s’exprime dans le lâche confort de la liberté de critiquer ! La critique est une condition élémentaire de la création culturelle. Mais elle peut en devenir l’ennemie lorsque, loin de débattre, de critiquer, de comparer ou d’évaluer, elle agresse délibérément et se laisse gagner par l’imbécillité la plus hargneuse.
De ces scribes et charlatans emmitouflés dans des habits culturels, j’en ai connu beaucoup. Je fus même, à plusieurs reprises, «victime» de leurs morsures venimeuses. Des fois, j’ai cru qu’il s’agissait d’un débat d’idées. Mais, ils changèrent brusquement pour tomber dans les marécages d’une obsession maladive en donnant libre cours à la haine. Haine banalisée contre les grands de notre culture et, au bout du compte, contre les symboles historiques de notre littérature et de nos arts, éternels boucs émissaires en temps de crise, d’anarchie, d’ignorance, d’arrivisme et de conspirationnisme débridé.
Que nous reste-t-il de valeurs à protéger maintenant que la scène culturelle est infestée par une cohorte d’énergumènes qui ne peuvent exister que par le biais de l’insulte et du mensonge ? L’heure est désormais aux terroristes de l’ignorance, à l’inquisition blasphématoire.
Ce fléau est exacerbé par deux facteurs. Le premier réside dans l’espace offert par les médias et les réseaux sociaux à cette horde de faussaires. Le deuxième est la désaffection, voire la démission des vrais critiques qui ont abandonné la scène aux folles humeurs des trublions et des salves immondes des enragés.
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