Dans les grandes surfaces d’Al Manar 1 et à onze heures il n’y a, déjà, presque plus rien, ni tomates, ni carottes, ni poivrons non piquants. La ruée vers la bouffetance contraste avec l’annonce de la surabondance.
Interviewé le 20 février, Ali Ben Amor Bayouli, buraliste au centre Phénicia, évoque la gloutonnerie : « Le sevrage de la journée accroît l’envie de manger. Après la rupture du jeûne, arrive l’appétit pour les aliments sucrés. »
Maher Ben Moussa, marchant de fruits, renchérit : « Les croyants d’avant rompaient le jeûne avec une datte et un peu de lait caillé, comme le prophète. Après, ils prient. Ensuite seulement, ils mangent sans excès. Aujourd’hui, ils mangent trop. »
Dans ces conditions attestées par nombre de musulmans, la transition de l’abstinence à la bombance explique le surpoids remarqué durant Ramadan. A son tour, la graisse fournit l’analyseur primordial d’un effet paradoxal. Car la prescription religieuse bute sur la tendance à l’infraction de la codification. En somme, il suffit d’interdire pour surexciter l’envie de tâter à ce qui est interdit. Marcel Moss écrivait : « Les tabous sont faits pour être violés ». Cependant, le contrôle de l’appétit exorbitant, principe fondamental de Ramadan, cligne vers « les lois » de Platon. Pour lui, la vie a partie liée avec deux genres de lutte.
L’une affronte autrui et l’autre mène le combat contre soi-même. La seconde lutte s’avère la plus difficile à pratiquer dans la mesure où l’individu entre en conflit avec lui-même. Car, d’une part, il n’est pas possible de manger durant Ramadan et, de l’autre, cette abstinence encourage la mainmise de la gourmandise.
Avec ce jihad engagé contre soi, Platon annonce la vision du monde social à travers le prisme du stoïcisme.
Ramadan attire une tout autre appréciation chez les idiots occidentaux.
Dès ce début ramadanesque, les animateurs de CNES, fidèles à eux-mêmes, diffusent leur prétendue science infuse, un concentré de racisme aigri et d’islamophobie : « L’introduction, chez nous, de coutumes étrangères à notre culture laïque et démocratique agresse notre façon de vivre ». Mais alors, quel rapport unit, d’une part, des jeûneurs et, de l’autre, la démocratie pervertie ? Je ne vois qu’une relation établie par l’a priori de la connerie et la rengaine de la haine. Par-delà son aspect festif et le réveil tardif, Ramadan n’a cure des jugements stupides et vindicatifs.
Macron reproche à Méloni de fourrer son nez là où cela ne la regarde pas. Ramadan ne regarde que les musulmans.
Chadia Nasraoui souffre d’un sérieux mal de tête pendant la matinée pour n’avoir pu siroter son café matinal et coutumier. Demain, elle jeûnera, et cela ne concerne qu’elle-même.
Le 21 février, Mustapha Limam, un lettré dont la maison jouxte ce Carrefour évoqué, me dit : « Les jeûneurs veillent et font la grasse matinée. Fatigués, les journalistes sommolent et le niveau des articles s’en ressent.»
La fête est faite pour tout chambouler. Elle procure les joies assurées par la « contre-société » mot, dit par les tenants de l’anthropologie. Et, en effet, durant la “zerda” vouée à Sidi Bouhlel, tout ce qui relève de l’interdit devient permis.
Ramadan a, surtout, pour critère de faire sentir la faim éprouvée par les damnés de la terre. Mais le degré zéro de la misère s’avère bien malaisé à partager avec les plus déshérités.
Dans la voiture, j’attends mon épouse Mélika, porteuse d’un nom qui lui va comme un gant. Sans me voir, un clochard plonge la main dans le tas d’ordures nauséabondes et en retire un bout de pain dégoulinant porté à sa bouche. Des chiens errants venaient d’y glaner de quoi rompre leur jeûne. J’en ressens une impression de glaciation.
Comment partager l’atrocité ?
0