Mon conseil d’hygiène mentale en ce temps de désarroi et d’incertitude : prendre congé des politiciens, syndicalistes et «faux sachants» sur canapé auxquels les scandales n’ont rien enseigné, promener un miroir le long de ma mémoire, à savoir raconter fidèlement les évènements en explorant les rêves et les attentes de toute une génération.
La mémoire, nous disait Freud, est «un acte d’imagination». Nous réinventons nos souvenirs tout au long de notre vie. C’est vrai que le passé et ses acteurs ne sont pas des modèles ni des repères inégalables nous offrant leurs têtes et leurs épaules. Mais, parfois, il faut saisir dans sa mémoire un évènement sur lequel il faut s’arrêter, puis zoomer et ouvrir grand son esprit et ses poumons. Suivez-moi :
Une fois, on demanda à Adel Imam, lors de son passage à Tunis à l’occasion des Journées cinématographiques de Carthage, ce qu’il pensait du cinéma tunisien. Il répondit de manière très insidieuse que «c’était un cinéma au regard complètement centré sur les festivals internationaux». Il voulait dire, bien entendu, que ce type de cinéma s’est souvent détourné de son propre public.
De même, lors d’une commission de coopération culturelle tuniso-égyptienne qui s’était réunie au cours de l’été 1992, le président de la délégation égyptienne, qui était en même temps un haut responsable politique et culturel, déclara que la moyenne de la production cinématographique dans tous les pays du Maghreb représente à peine la moitié de la production égyptienne. Pourtant, les prix internationaux ont été souvent raflés par ces mêmes pays alors que l’Égypte se contentait d’assister en simple spectateur. Je lui répliquai alors : « Vous, par contre, vous récoltez les recettes des marchés arabes. »
À l’analyse de ces deux positions relatives au cinéma arabe, nous découvrons aisément le fond du problème de la production cinématographique tunisienne, d’une part, et égyptienne, d’autre part. C’est ce qui a d’ailleurs poussé certaines personnes agissantes tant sur la scène égyptienne que tunisienne à élaborer une version commune qui mettrait en avant l’idée de complémentarité entre les processus de production des deux pays et la nécessité de la recherche d’une formule de rapprochement. C’est de cette façon que le cinéma égyptien pourrait se distinguer dans les manifestations internationales, tout en conservant sa diffusion populaire. En échange, le cinéma tunisien pourrait, quant à lui, occuper davantage de place sur le marché arabe, sans se départir de sa première caractéristique, celle d’un cinéma d’auteur.
L’affaire n’a pas été du tout simple, encore moins la mise en pratique d’une telle idée. En effet, les divergences et les différences sont trop profondes pour être aplanies. Le marché arabe était, en fait, trop réduit et ne pouvait s’offrir des productions supplémentaires. À cela s’ajoute l’attitude isolationniste de certains producteurs égyptiens. De même, la plupart des distributeurs et exploitants dans le secteur cinématographique égyptien ont cru que la protection du cinéma égyptien doit passer nécessairement par la fermeture des portes et fenêtres devant la production des autres pays arabes.
Un producteur tunisien a beau essayer de détruire ces barrières, à chaque fois, il se heurte au refus des producteurs et exploitants égyptiens. C’est alors qu’il décida de mener la bataille tout seul. Il choisit les célèbres réalisateurs, Mahmoud ben Mahmoud et Fadhel Jaïbi, pour la réalisation de «Chichkhan». Jamil Rateb, l’Egyptien, en était la vedette. Une fois que le film fut réalisé, il fut proposé aux exploitants égyptiens. Mais ils refusèrent de le projeter sous prétexte que le dialecte tunisien n’était pas compréhensible. Le producteur tunisien ne désespéra point. Il entreprit – chose qui ne s’est jamais produite – le doublage du dialecte tunisien en dialecte égyptien. Quand, de nouveau, il fut proposé aux exploitants du pays du Nil, leur refus fut sans appel et injustifié.
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